L’homme était jeune, le visage barré d’une cicatrice récente mal refermée sur la pommette droite. Il tenait à la main un pistolet automatique équipé d’un silencieux cylindrique massif.

Julian.

Liam s’immobilisa net, appuyé contre moi, son souffle se bloquant dans sa gorge.

« Tu as toujours eu le sommeil trop léger, mon cher cousin », dit l’intrus d’une voix douce, presque mélodieuse, qui contrastait hideusement avec le vacarme des combats qui faisaient rage un étage plus bas.

« Julian », prononça Liam. Sa voix n’était plus qu’un murmure, mais le venin qui s’en dégageait aurait suffi à tuer un homme. « Tu as brûlé trois innocents dans cette voiture pour sauver ta misérable carcasse de joueur invétéré. »

« Des innocents ? » Julian esquissa un rictus méprisant en pointant directement son arme sur la tête de Liam. « Dans notre famille, personne n’est innocent, Liam. Tu régnais sur la ville depuis ton trône en refusant de me donner quelques miettes pour payer les Russes. Tu pensais que j’allais me laisser abattre dans une ruelle pour tes beaux principes de gestionnaire froid ? J’ai conclu un accord avec eux. Ton territoire en échange de ma dette effacée et de la moitié des quais ouest. Elena a été très compréhensive. Elle savait que tu n’étais qu’une coquille vide depuis l’accident, attendant simplement qu’on vienne t’achever. »

Julian fit un pas de plus vers nous. Ses yeux glissèrent brièvement vers moi, me jaugeant avec une indifférence absolue, comme si je n’étais qu’un meuble gênant dans la trajectoire de sa cible.

« Écarte-toi, petite infirmière », siffla-t-il doucement. « Les six autres ont eu l’intelligence de décamper avant la fin du spectacle. Si tu lâches ce cadavre en sursis et que tu te colles contre ce mur, je te laisserai peut-être sortir vivante par le passage de service quand j’en aurai fini. »

Mon bras gauche était toujours enfoncé dans la poche de ma blouse blanche. Mes doigts étaient enroulés autour de la crosse rugueuse du Walther PPK. Mon pouce avait déjà abaissé le levier de sûreté vers le bas, exactement comme Liam me l’avait ordonné dix minutes plus tôt.

Liam sentit le léger raidissement de mon corps contre le sien. Sans tourner la tête vers moi, il accentua son poids sur mon épaule droite, feignant une faiblesse encore plus dramatique pour attirer toute l’attention de son cousin sur sa propre chute imminente.

« Tue-moi, Julian », murmura Liam d’une voix brisée, ses genoux fléchissant légèrement pour accentuer l’illusion d’un effondrement total. « Mais épargne-la. Elle ne sait rien. Elle n’est venue ici que pour l’argent de son frère malade. »

Julian sourit. Un sourire triomphant, vaniteux, ce relâchement fatal de l’homme qui se croit déjà vainqueur et qui savoure la soumission de son rival de toujours. Il abaissa légèrement le canon de son arme vers le torse de Liam pour savourer le coup final à bout portant.

« Depuis quand le grand Liam Mercer supplie-t-il pour la vie d’une servante ? » railla-t-il en faisant un ultime pas en avant. « Tu es devenu pathétique, mon cousin. Vraiment pathét… »

Il n’eut pas le temps de terminer son mot.

Je ne sortis pas l’arme de ma poche. Je n’en avais ni le temps ni l’espace.

Je relevai simplement le canon à travers le tissu de coton blanc de ma tunique médicale et pressai la queue de détente deux fois de suite, d’un coup sec, sans hésitation.

Les détonations furent assourdissantes dans l’espace clos de la chambre. Deux flammes déchirèrent la poche de ma blouse en projetant des fragments de tissu brûlé et une fumée âcre. Les deux projectiles de 9 millimètres perforèrent le torse de Julian à bout portant, brisant son sternum et déviant immédiatement son arme vers le plafond.

Un coup partit de son pistolet silencieux, logeant une balle inoffensive dans les moulures en plâtre au-dessus de nous, tandis que son corps était projeté en arrière par l’impact.

Julian s’effondra lourdement sur le dos, ses yeux écarquillés fixant le plafond avec une incrédulité totale. Son arme lui échappa des mains, glissant sur le parquet ciré jusqu’au pied du lit. Il tenta de respirer, mais un gargouillement sanglant s’échappa de ses lèvres entrouvertes. Ses doigts se crispèrent une dernière fois sur sa veste trempée de neige, puis ses pupilles se dilatèrent dans le vide d’une mort instantanée.

Le recul de l’arme m’avait brûlé la hanche à travers le tissu calciné. Une odeur insoutenable de poudre, de sang frais et de coton brûlé saturait l’atmosphère confinée.

Je restai là, immobile, le bras encore à demi levé, le souffle coupé, regardant le cadavre étendu à trois mètres de moi. C’était le premier homme que je tuais. Pas de réanimation possible. Pas de massage cardiaque. Juste deux trous béants dans une veste de marque et la fin irrévocable d’une vie humaine.

À côté de moi, Liam ne me lâchait pas. Mais son regard n’était plus tourné vers le corps de son cousin. Il me regardait, moi. Ses yeux d’ardoise brillaient d’une intensité sauvage, presque incrédule.

« Tu ne trembles pas », souffla-t-il d’une voix rauque.

Je baissai lentement les yeux vers ma main. Le canon du pistolet fumait encore à travers le lambeau de tissu déchiqueté de ma blouse.

« Si », murmurai-je, les dents serrées pour empêcher ma mâchoire de claquer. « Je tremble à l’intérieur. Mais mon frère a besoin de cet argent, Liam. Et personne ne touchera à cet argent tant que je serai vivante. »

Un bruit violent résonna contre la porte de la chambre. Deux coups courts, un coup long.

« Liam ! » cria la voix de Leo depuis le couloir, essoufflée et paniquée. « Ouvre ! C’est terminé en bas ! Leurs renforts ont décroché quand ils ont compris qu’ils étaient pris en étau par les patrouilles extérieures ! Liam ! »

Je m’avançai vers la porte avec des jambes qui semblaient faites de plomb fondu. Je tournai le triple verrou de sécurité et tirai le battant vers moi.