« Le panneau latéral a été forcé par l’arrière. La boîte n’a pas été ouverte par la porte blindée. Le panneau décoratif en chêne qui dissimule le coffre a été dévissé depuis le placard de la chambre mitoyenne. Les vis d’ancrage ont été retirées. On peut glisser une main par l’interstice et atteindre les étagères intérieures en contournant le verrou. »

La chambre mitoyenne était une ancienne bibliothèque d’angle, théoriquement condamnée depuis l’attentat pour des raisons de sécurité.

« Fais venir Elena », ordonna Liam d’une voix qui ne tremblait pas mais qui fit frémir l’air de la pièce. « Et fais boucler les sorties du personnel. Tout de suite. »

Elena était la gouvernante en chef, une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux tirés en un chignon si serré qu’il lui donnait un air perpétuellement aux aguets. Elle servait la famille Mercer depuis deux décennies. Quand Leo sortit de la pièce pour exécuter l’ordre, le silence retomba lourdement entre Liam et moi.

Il tenta de se redresser un peu plus contre ses coussins, mais une grimace aiguë lui échappa. Sa main se plaqua instinctivement sur son flanc droit, là où les éclats de métal avaient déchiré ses muscles intercostaux et frôlé la plèvre.

« Ne bougez pas comme ça », dis-je machinalement en posant ma paume sur son épaule pour le stabiliser. « Les sutures ne tiendront pas si vous contractez le grand oblique. »

Sous mes doigts, son muscle était dur comme de la pierre, tendu à rompre par la colère et la souffrance physique. Mais au lieu de repousser ma main comme il l’avait fait systématiquement lors de mes quarante-huit premières heures de service, il laissa son épaule reposer contre mon appui. Son regard se posa sur mon visage, scrutant mes cernes, la fatigue qui tirait mes traits après une nuit blanche sous les balles et les alertes de sécurité.

« Tu devrais faire tes valises, Clara », dit-il d’un ton presque neutre.

« Vos dix-sept mille dollars par semaine ne tiennent plus ? »

« Tu as vu juste tout à l’heure », reprit-il sans esquisser l’ombre d’un sourire. « Les six autres ont fui parce qu’elles sentaient l’odeur du sang. Elles croyaient que j’étais un monstre tyrannique qui hurlait pour une cuillère d’argent mal lavée ou une piqûre mal faite. Elles avaient peur de moi. Elles n’avaient pas compris que la mort n’allait pas venir de moi, mais pour moi. Toi, tu l’as compris en quarante-huit heures. Et tu es encore là. C’est du courage, ou de la pure stupidité ? »

« C’est mon frère, Liam. » Je retirai doucement ma main de son épaule pour ajuster le débit du goutte-à-goutte avec une nouvelle poche de sérum physiologique pur, en attendant de recevoir de vrais antibiotiques non frelatés. « Tommy a besoin de cent vingt mille dollars avant la fin du trimestre pour intégrer le protocole cellulaire à Zurich. L’hôpital public ne couvre pas les essais cliniques suisses. Les banques ne prêtent pas aux infirmières vacataires dont le seul patrimoine est une vieille berline d’occasion avec cent quatre-vingt mille kilomètres au compteur. Alors que vos ennemis vous tirent dessus ou vous empoisonnent, cela m’indiffère profondément. Ce qui m’importe, c’est que vous restiez en vie assez longtemps pour signer mes virements bancaires chaque vendredi soir. »

Liam me dévisagea. Pour la première fois depuis que j’avais franchi le portail de fer forgé de ce manoir sinistre, je vis passer dans ses prunelles autre chose que du mépris ou du cynisme : un respect brut, sans fioritures.

« Un marché honnête », murmura-t-il. « Rare dans mon milieu. »

La porte s’ouvrit à la volée. Leo réapparut, le visage décomposé. Il n’était pas accompagné d’Elena. Derrière lui se tenaient deux de ses hommes en costume sombre, les armes au poing, pointées vers le bas mais prêtes à faire feu.

« Elena n’est pas dans ses appartements », dit Leo à voix basse. « Sa voiture est toujours dans le garage souterrain, mais son téléphone a été retrouvé dans la poubelle des cuisines. Et Marco a trouvé la grille de service du potager entrouverte. La chaîne a été coupée de l’intérieur avec un coupe-boulon. »

Liam ne sursauta pas. Il ferma simplement les yeux deux secondes, absorbant la nouvelle, digérant la trahison d’une femme qui lui préparait ses tisanes et repassait ses chemises depuis qu’il avait vingt ans.

« Elle n’a pas pu aller loin à pied dans cette neige », dit Liam en rouvrant les yeux. « Pas avec sa hanche artificielle. Elle a un complice qui l’attendait sur la départementale. »

« On a lancé les chiens », répondit Leo. « Mais il y a pire. »

« Quoi ? »

« Keller vient d’arriver au portail principal. Il n’était pas censé venir avant ce soir. Il dit qu’il a reçu un message urgent de mon numéro lui disant que ton état s’était dégradé et qu’il fallait injecter immédiatement une dose de réserve qu’il garde chez lui. »

Leo leva son propre téléphone portable. L’écran était éteint.

« Je ne lui ai jamais envoyé ce message », ajouta-t-il. « Quelqu’un a cloné ma ligne. »

Mon sang ne fit qu’un tour dans mes veines. Toute ma formation médicale s’activa en une fraction de seconde, balayant toute peur résiduelle.

« Ne le laissez pas entrer avec cette mallette », lançai-je à Leo. « S’il croit sincèrement que Liam est en détresse respiratoire ou cardiaque, il va agir vite. Et si quelqu’un a manipulé les médicaments de sa réserve personnelle, Keller sera le bras armé involontaire de l’assassin. Il pensera sauver son patient alors qu’il lui injectera un poison foudroyant. »

Liam tourna la tête vers son garde du corps.

« Fais monter Keller. Seul. Laisse la mallette médicale au poste de garde. Qu’on la passe au spectromètre de masse portable que nous avons acheté après l’attentat. Si un seul flacon n’est pas strictement d’origine, je veux le savoir avant qu’il ne monte cet escalier. »