Leo acquiesça d’un hochement de tête sec et disparut à nouveau dans le couloir, emmenant ses hommes avec lui.
Restée seule avec Liam, je me dirigeai vers la baie vitrée occultée. Je soulevai d’un millimètre la latte métallique du store pour jeter un coup d’œil dehors. La neige continuait de tomber en gros flocons denses et silencieux, recouvrant les traces de pas de la nuit précédente. Au loin, près des grilles monumentales, les phares d’une berline noire découpaient le brouillard matinal. Deux hommes en treillis fouillaient le coffre de la voiture sous la surveillance de Leo.
« Clara », m’appela Liam depuis son lit.
Je relâchai la latte du store qui retomba avec un cliquetis sec. Je revins vers lui.
« Oui ? »
« Ouvre le tiroir supérieur de la table de chevet. Sous les compresses stériles. »
J’hésitai un instant, puis j’ouvris le tiroir en bois massif. Sous les boîtes de gaze et les flacons d’antiseptique dermique reposait un pistolet automatique compact, un Walther PPK noir mat, parfaitement huilé, sans la moindre trace d’oxydation.
« Prends-le », dit-il calmement.
« Je suis infirmière. Je soigne les gens, je ne leur tire pas dessus. »
« Cette nuit, le verre blindé t’a sauvé la vie par accident. La prochaine fois, le verre ne sera peut-être pas entre toi et eux. Prends-le, mets-le dans la poche de ta blouse. Tu as le cran de marchander avec moi pour dix-sept mille dollars, tu dois avoir le cran d’appuyer sur une détente si quelqu’un d’autre que Leo franchit cette porte sans frapper deux coups courts et un long. »
Je fixai l’arme. Le métal semblait absorber la faible lumière de la chambre. C’était froid, lourd, hideusement fonctionnel. Mais la vision de Tommy, pâle et émacié sur son lit d’hôpital à six cents kilomètres d’ici, me revint avec une violence inouïe. Si je mourais ici, Tommy n’avait aucune chance. Sa vie dépendait littéralement de ma survie dans cette forteresse assiégée.
J’avançai la main. Mes doigts se refermèrent sur la crosse texturée. Le poids me surprit, mais ma prise était ferme. Je glissai l’arme dans la poche profonde de ma tunique médicale blanche. Le tissu se déforma sous la masse, mais ma blouse ample dissimulait l’essentiel du contour.
« Le cran de sûreté est sur le côté gauche », précisa Liam sans me quitter des yeux. « Pousse vers le bas pour tirer. Pas besoin d’armer la culasse, il y a déjà une balle chambrée. »
« J’espère ne pas avoir à m’en servir », murmurai-je en réajustant ma poche.
« Moi aussi », répondit-il d’une voix sourde. « Parce que si tu dois t’en servir, cela voudra dire que Leo est déjà mort en bas. »
Trois minutes plus tard, trois coups résonnèrent contre le lourd battant de chêne : deux courts, un long.
La porte s’ouvrit. Leo entra en premier, le visage sombre, suivi d’un homme d’une soixantaine d’années aux cheveux gris coupés court, vêtu d’un manteau de laine sombre par-dessus un costume trois-pièces impeccable. Le docteur Keller. Il tenait à la main un petit boîtier d’analyse numérique relié par câble à une fiole en verre scellée.
Keller ne regarda ni la pièce ni les fenêtres barricadées. Ses yeux allèrent directement à Liam, avec une inquiétude authentique, presque paternelle, qui ne semblait pas feinte.
« Liam », souffla le médecin en s’approchant du lit. « Leo vient de m’expliquer au rez-de-chaussée. C’est de la folie pure. Qui a fait ça ? »
« C’est ce que nous essayons de déterminer, docteur », répondit Liam, impassible. « Qu’y a-t-il dans cette fiole ? »
Keller posa le boîtier sur le guéridon médical à côté de mes instruments. L’écran LCD affichait une chaîne moléculaire complexe accompagnée d’un avertissement en lettres capitales rouges.
« C’est la fiole de succinylcholine que j’ai trouvée dans ma propre trousse de secours chez moi », expliqua Keller, la voix tremblante d’une colère contenue. « L’étiquette indiquait du paracétamol injectable à haute dose pour contrôler tes pics fébriles. Si j’avais suivi le protocole d’urgence indiqué dans le faux message de Leo, je t’aurais injecté un curarisant à action rapide. Tes muscles respiratoires se seraient paralysés en moins de soixante secondes. Tu aurais étouffé sous mes yeux en restant parfaitement conscient, sans que je comprenne pourquoi l’analgésique te tuait. »
Un frisson glacial me parcourut l’échine. Le curare. Le poison parfait pour simuler une détresse respiratoire aiguë consécutive à une embolie pulmonaire massive, une complication classique chez les alités polytraumatisés. L’assassin avait tout prévu : si l’infection lente échouait grâce à la vigilance d’une soignante, la fausse urgence médicale devait précipiter l’injection létale par le médecin personnel de la victime lui-même.
« Elena n’a pas les compétences pour concevoir un plan pareil », dis-je soudain au milieu de la pièce.
Keller se tourna vers moi, semblant remarquer ma présence pour la première fois avec attention.
« Vous êtes la nouvelle infirmière ? Clara, c’est bien ça ? »
« Oui. Et une gouvernante, aussi dévouée ou corrompue soit-elle, ne sait pas comment doser un curarisant de synthèse ni comment cloner une ligne téléphonique sécurisée avec routage crypté. Elena n’était que les mains. Qui est le cerveau, Liam ? »
Liam ne répondit pas immédiatement. Il regardait Leo. Un échange silencieux, chargé d’années de violence partagée et de secrets inavouables, passa entre les deux hommes.
« Le deuxième véhicule », dit enfin Liam, chaque mot pesant une tonne de plomb. « Celui dans lequel se trouvait mon cousin Julian le jour de l’embuscade. »
Leo fronça les sourcils.
« Julian est mort sur le coup, Liam. J’ai moi-même identifié le corps calciné à la morgue municipale avant que les fédéraux ne mettent le nez dedans. »
« Tu as identifié une montre et une chevalière en platine sur un cadavre sans visage », répliqua Liam avec une dureté effrayante. « Julian avait une dette de jeu de quatre millions auprès du syndicat de l’Est. Quatre millions qu’il m’avait supplié d’éponger deux jours avant l’attaque. J’ai refusé. Je lui ai dit qu’il était temps qu’il apprenne à payer ses propres erreurs. »