Le silence qui s’abattit sur la pièce devint suffocant.

« Julian connaissait le domaine par cœur », poursuivit Liam, son regard se durcissant comme de l’acier trempé. « Il a grandi ici avec moi. C’est lui qui avait supervisé la rénovation de l’aile est il y a cinq ans, y compris l’aménagement des bibliothèques communicantes et des passages de service. Et Elena… Elena l’aimait comme son propre fils. Elle l’a nourri au berceau quand sa mère s’est suicidée. Si Julian lui a dit qu’il était vivant, qu’il avait besoin de son aide pour reprendre ce qui lui revenait de droit… elle n’aurait pas hésité une seconde. »

« Si Julian est vivant », souffla Leo en portant la main à son étui d’épaule, « il sait que le tireur a échoué cette nuit. Il sait que le laboratoire a testé les flacons ce matin. Et il sait qu’Elena est en fuite. Il n’a plus le choix. Il ne peut plus attendre la mort lente par septicémie. »

« Il va frapper avant la tombée de la nuit », conclut le docteur Keller, blême comme un linceul.

« Non », rectifiai-je en regardant l’heure sur l’horloge murale au-dessus du lit. Il était dix heures et demie du matin. « Il ne va pas attendre la nuit. Dans la neige fraîche, chaque heure qui passe permet à vos renforts d’arriver ou à vos hommes de retrouver la trace d’Elena. S’il doit forcer le passage, c’est maintenant, pendant que la tempête redouble et que la visibilité est nulle. »

À peine avais-je terminé ma phrase qu’une explosion sourde ébranla les fondations du manoir.

Le sol vibra sous mes semelles de caoutchouc. Au rez-de-chaussée, les alarmes d’incendie se mirent à hurler en une stridence insoutenable, mêlées aux détonations sèches et rythmées d’armes automatiques de gros calibre. Le transformateur électrique principal venait de sauter : les lumières de la chambre s’éteignirent d’un coup, remplacées instantanément par la lueur blafarde et vacillante des éclairages de secours d’un rouge sanglant.

Leo n’hésita pas une demi-seconde. Il dégaina son arme de poing et se posta contre le chambranle de la porte entrouverte.

« C’est la porte du garage souterrain ! Ils ont fait sauter les gonds d’accès blindés ! » cria-t-il par-dessus le vacarme des alarmes.

« Combien d’hommes avons-nous en bas ? » rugit Liam en arrachant d’un geste brutal le cathéter de son avant-bras gauche.

Un filet de sang sombre perla aussitôt sur sa peau pâle, maculant le drap blanc. Je me précipitai vers lui, attrapai une compresse stérile et appuyai fermement sur le point de ponction pour éviter un hématome massif.

« Ne faites pas ça ! » criai-je. « Vous êtes incapable de tenir debout plus de trois minutes ! »

« Si je reste dans ce lit, nous sommes tous morts dans cinq minutes ! » cracha-t-il entre ses dents serrées par la douleur fulgurante de sa plaie rouverte. « Leo ! Descends avec Keller ! Bloquez l’accès au grand escalier par la grille en fer forgé du palier ! Si cette grille tombe, ils ont le couloir ! »

« Je ne te laisse pas seul ! » protesta Leo.

« C’est un ordre ! » hurla Liam avec une puissance qui semblait défier l’état désastreux de ses poumons. « Descends, ou ils montent par les deux côtés et nous coincent comme des rats ! Va ! »

Leo jeta un regard désespéré à son patron, puis ses yeux se posèrent sur moi.

« Clara. Verrouille la porte dès qu’on est sortis. N’ouvre à personne. Si la poignée tourne sans mon signal, vide le chargeur à travers le bois. »

Keller et Leo disparurent dans le couloir enfumé. Je claquai le lourd battant de chêne et tournai le verrou de sécurité à trois points. Le mécanisme en acier trempé s’enclencha avec un claquement massif qui me donna une illusion dérisoire de protection.

Dans la chambre baignée de lueur rouge, le bruit des tirs en bas devenait assourdissant. Des rafales de fusils d’assaut déchiraient les boiseries du rez-de-chaussée, entrecoupées de cris d’agonie et du bris de centaines de vitres. Liam s’était assis au bord du matelas, les jambes nues pendantes, les pieds nus touchant le parquet glacé. Il respirait avec difficulté, chaque inspiration sifflant dans sa cage thoracique meurtrie.

« Clara… aide-moi », murmura-t-il.

Je m’approchai de lui. Mon cœur battait à tout rompre contre mes côtes, un tambour affolé qui menaçait de m’étouffer. Mais mes mains, par un étrange réflexe professionnel forgé par des années de gardes d’urgences de nuit, ne tremblaient plus. J’enroulai un bandage élastique serré autour de son torse par-dessus le pansement pour maintenir les sutures sous pression, serrant le scratch avec force. Il poussa un grognement sourd mais ne recula pas.

« Vous ne pouvez pas marcher », lui dis-je au creux de l’oreille pour couvrir le bruit d’une grenade assourdissante qui venait d’exploser dans l’escalier central. « Votre pression artérielle va s’effondrer dès que vous serez debout. »

« Je m’en fous », souffla-t-il en s’appuyant de tout son poids sur mon épaule droite. « Aide-moi à atteindre le fauteuil près du dressing. Il y a un fusil d’assaut chambré sous la plinthe amovible. »

Je glissai mon bras sous ses aisselles. Il pesait lourd, une masse de muscles et d’os d’un mètre quatre-vingt-dix affaiblie par quarante jours d’alitement forcé. Pas à pas, traînant les pieds, nous avançâmes vers le coin de la pièce. Chaque mètre était une torture visible pour lui ; son front ruisselait d’une sueur glacée, ses lèvres avaient pris une teinte grisâtre alarmante.

Soudain, un bruit sec retentit. Non pas depuis le couloir, mais derrière nous.

Dans la bibliothèque mitoyenne.

Le panneau de chêne au fond de l’armoire médicale encastrée bascula lentement vers l’intérieur de la chambre, libérant un nuage de poussière ancienne et une odeur de poudre brûlée. Une silhouette vêtue d’une parka tactique noire maculée de neige fondue s’extirpa de l’étroit passage de service, glissant silencieusement sur le parquet.