« Ta mère… » chuchota-t-il avec difficulté, la voix rauque mais sereine. « Elle t’aimait plus que sa propre âme, Chiara. Jamais elle n’a mangé une seule bouchée sans penser à ce que tu devenais à Bologne. Tout ce qu’elle possédait sur cette terre, c’était toi. »
« Je sais », répondis-je en penchant mon front contre le sien, mêlant mes larmes à la poussière de son front. « Je le sais maintenant. Mon frère. »
Les portières des véhicules d’intervention claquèrent à l’extérieur. Des dizaines de faisceaux lumineux envahirent le hangar, accompagnés des cris d’ordre des carabiniers en tenue d’assaut pénétrant dans le dock. Les secours se précipitèrent vers nous, les brancardiers déployant leur matériel tandis que les officiers passaient les menottes à Barone sans ménagement.
Quand ils hissèrent Gabriele sur le brancard pour le transporter d’urgence vers l’hôpital militaire, je refusai de lâcher sa main saine. Dans mon autre main, pressée contre mon cœur, je tenais le moule à gâteau cabossé en fer-blanc et la liasse de lettres d’Elena.
L’aube se levait enfin sur la baie de Bari lorsque nous franchîmes les portes du centre hospitalier sous haute protection. Le ciel n’était plus ce linceul grisâtre et menaçant qui avait pesé sur mon enfance. Une traînée de lumière dorée, éclatante et pure, fendait l’horizon au-dessus de la mer Adriatique, chassant les ombres tenaces des hangars et des terrains vagues.
Trois mois plus tard, la maison du faubourg fut rasée par décision municipale pour laisser place à un jardin public dédié à la mémoire des ouvriers disparus du port, portant une stèle sobre au nom de Paolo et d’Elena.
Le jour de l’inauguration, Gabriele et moi nous tenions côte à côte au milieu des arbres nouvellement plantés. Son bras était guéri, bien qu’une légère raideur subsistât dans ses mouvements. Il portait un costume simple, sans ostentation, et contemplait les enfants du quartier qui couraient sur la pelouse là où, autrefois, il avait grelotté sous une tôle d’acier.
Dans mon sac reposait le vieux moule noirci, nettoyé avec un soin infini. Ce soir-là, pour la première fois de ma vie d’adulte, dans la cuisine lumineuse de ma nouvelle maison face à la mer, je n’allais pas cuisiner pour expier une faute ou pour nourrir une rancœur imaginaire. J’allais préparer une tarte aux pommes, saupoudrée d’une épaisse couche de cannelle.
Et cette fois-ci, nous allions la couper en deux parts strictement égales, en laissant la porte grande ouverte sur le monde des vivants.