« Où allons-nous ? »

« Au bureau du procureur. La garnison centrale des carabiniers est bouclée. Le magistrat nous attend avec une escorte spéciale de Rome. Dès que nous aurons franchi la porte de la caserne et déposé les originaux avec le témoignage écrit de ta mère, nous serons sous protection judiciaire totale. Mais Barone sait que c’est notre seule destination possible. »

À peine avait-il prononcé ces mots que le rétroviseur central s’illumina d’un éclat violent. Deux berlines grises venaient de surgir d’une voie adjacente, feux de route allumés, collant au pare-choc arrière de notre SUV avec une agressivité délibérée.

Mon estomac se noua dans une angoisse fulgurante. Les phares aveuglants se reflétaient dans les vitres latérales. La première berline donna un coup de pare-chocs sec à l’arrière droit de notre véhicule, faisant chasser le train arrière sur l’asphalte humide. Gabriele compensa d’un coup de volant magistral, les pneus crissant dans une odeur âcre de gomme brûlée.

« Baisse-toi ! » hurla-t-il en tendant son bras droit pour me plaquer la tête contre le cuir du siège.

Une détonation sèche déchira l’habitacle. La vitre arrière vola en éclats sous l’impact d’un projectile de fort calibre. Un courant d’air glacial et violent s’engouffra instantanément dans la voiture, faisant voltiger les feuilles noircies de la lettre de ma mère.

Je me recroquevillai au fond de l’espace pour les pieds, le cœur battant à tout rompre, les mains plaquées sur mes oreilles. Les images de mon enfance défilaient dans mon esprit avec une netteté terrifiante : ma mère se levant à quatre heures du matin dans le froid glacial, les mains rouges et gercées, découpant soigneusement cette maudite tarte aux pommes, me regardant avec ces yeux pleins d’une douleur indicible que j’avais pris pour de la froideur. Ce n’était pas de l’indifférence. C’était la sentinelle qui refuse de dormir pour que son enfant vive.

« Gabriele ! » criai-je à travers le vacarme du vent et des moteurs hurlants. « La lettre ! Ne perds pas la lettre ! »

« Garde-la contre toi ! » cria-t-il en écrasant l’accélérateur. « Accroche-toi, je vais leur couper la trajectoire au rond-point du canal ! »

Le SUV accéléra avec une puissance phénoménale. Le moteur rugissait dans les montées de régime, nous collant au fond des sièges. Dans mon champ de vision réduit, je voyais le visage de Gabriele : ses traits s’étaient transformés en un masque d’acier pur. Il n’était plus le garçon affamé qui pleurait sur une boîte de conserve vide sous une tôle rouillée. Il était le justicier forgé au fer rouge par deux décennies de terreur et de sacrifice.

Une deuxième balle percuta le rétroviseur latéral gauche, pulvérisant le miroir en mille morceaux de plastique et de verre. La berline des poursuivants tenta de nous dépasser par la gauche pour nous pousser vers les rambardes de béton qui bordaient le canal industriel menant à la mer.

Gabriele ne freina pas. Au lieu de cela, au moment exact où le pare-chocs ennemi arrivait à notre hauteur, il donna un violent coup de volant vers la gauche, percutant de plein fouet l’aile de la berline. Le fracas de la tôle broyée résonna comme une explosion. La berline adverse, déséquilibrée par la masse supérieure de notre véhicule à transmission intégrale, mordit sur le terre-plein central, escalada la bordure de ciment et partit en tonneaux spectaculaires dans les ténèbres du terre-plein, finissant sa course contre un pylône d’éclairage dans une gerbe d’étincelles électriques.

Mais la seconde berline était toujours là. Elle se rapprochait inexorablement, son conducteur tirant par la fenêtre ouverte à travers le hayon défoncé de notre voiture.

« Nous n’arriverons jamais au centre-ville par la voie rapide », lâcha Gabriele d’une voix glaciale où perçait une détermination funeste. « Le pont est peut-être bloqué par d’autres complices. Ils contrôlent les bretelles. »

« Qu’est-ce qu’on fait ? » criai-je, tremblant de tout mon corps mais refusant de lâcher le dossier froissé.

« On finit là où tout a commencé. Dans les docks de l’ancien chantier. »

Il braqua brutalement à droite, s’engageant sur une rampe pavée en dévers, plongeant vers les installations désaffectées du port industriel de Bari. La chaussée défoncée faisait sauter la voiture avec violence. Autour de nous s’élevaient les silhouettes fantomatiques des grues rouillées, des hangars aux vitres brisées et des montagnes de conteneurs empilés comme des tombeaux de fer sous la lune livide.

Le SUV dérapa sur un lit de graviers et vint s’immobiliser en crabe devant l’entrée béante d’un dock gigantesque, dont la toiture éventrée laissait voir les étoiles froides de novembre.

« Descends ! Vite ! » ordonna Gabriele en coupant immédiatement les phares pour nous plonger dans une obscurité presque totale.

Je me glissai hors du véhicule, glissant sur les débris de verre et de ferraille. Mes talons s’enfoncèrent dans la boue noire mêlée d’hydrocarbures. Gabriele plongea sa main sous son siège et en sortit une mallette blindée en aluminium ainsi qu’un pistolet automatique Beretta dont il vérifia la culasse dans un claquement sec.

« Cours vers le fond du hangar, derrière les turbines à vapeur. Il y a une issue de secours qui mène directement aux bureaux de la capitainerie maritime. Là-bas, ce sont les douanes d’État, pas la police locale corrompue par les De Santis. Tu seras à l’abri. »

« Et toi ? » Je lui saisis fermement le poignet, mes doigts s’enroulant autour de sa cicatrice. « Je ne te laisserai pas mourir ici pour me sauver une deuxième fois. Pas après ce que ma mère a enduré pour que nous soyons là ensemble. »

Il s’arrêta un quart de seconde. À travers l’obscurité, je vis briller dans ses yeux une larme fugitive, aussitôt effacée par un sourire presque doux, le même sourire hésitant qu’il avait à dix-huit ans lorsqu’il me déposait un livre d’images sur une chaise d’école que je refusais de regarder.