« Chiara, ton père est mort pour que la vérité ne coule pas au fond de cette eau noire. Ta mère a vécu dans la famine et l’opprobre pour que tu sois vivante. Moi, je n’ai vécu ces vingt dernières années que pour voir ce moment arriver. Je ne meurs pas. Je termine mon travail. »

Les phares de la seconde berline balayèrent soudain l’entrée du dock dans un grondement d’accélération furieux. Le véhicule des tueurs stoppa net à trente mètres, ses portes claquant à la volée. Trois hommes en sortirent, armes au poing, leurs silhouettes se découpant en contre-jour.

« Gabriele ! » hurla une voix rauque, vieillie mais vibrante d’une autorité perverse. « Arrête tes bêtises de gamin des rues ! Rends la mallette et le dossier, et je laisserai la fille de Paolo repartir pour Bologne par le premier train. Tu sais que je tiens toujours mes promesses aux femmes d’ouvriers ! »

C’était Michele Barone en personne. Le vieil homme avançait avec précaution sur les pavés inégaux, protégé par deux colosses en blousons de cuir sombre.

Gabriele me poussa violemment derrière un massif de béton soutenant une presse hydraulique hors d’usage.

« Reste là. Ne fais aucun bruit », chuchota-t-il avant de se redresser et de faire un pas dans la lumière crue des projecteurs ennemis.

« Barone ! » cria Gabriele, la voix résonnant sous les voûtes de tôle rouillée avec la puissance d’un verdict divin. « Tu as parlé trop tard ! Les copies numériques sont déjà arrivées sur les serveurs de la Direction Nationale Anti-Mafia à Rome depuis dix-huit heures ! Ce que j’ai dans cette mallette ne sont que les sceaux originaux et les bandes magnétiques de Paolo ! Tu as perdu ! »

Un juron féroce s’échappa de la bouche de Barone. « Butez-le ! Butez-les tous les deux, on brûlera le dock entier ! »

Les détonations éclatèrent, assourdissantes, démultipliées par l’écho de la cathédrale de fer. Les balles ricochaient sur les structures métalliques dans des gerbes d’étincelles aveuglantes. Gabriele ouvrit le feu avec un calme terrifiant, avançant pas à pas au lieu de reculer. Le premier garde du corps s’effondra lourdement sur les dalles de ciment, touché en plein thorax.

Le second tireur vida son chargeur en direction de Gabriele qui plongea derrière un wagonnet de transport de minerai. J’entendis un gémissement étouffé : une balle venait de traverser l’épaule de mon protecteur, arrachant un pan de son manteau sombre.

La terreur m’avait paralysée pendant huit ans d’enfance et vingt ans de rancune stupide. Mais à cet instant précis, en voyant le sang de Gabriele couler une fois encore sur ce même sol où mon père avait poussé son dernier souffle, quelque chose se déchira en moi. La petite fille tremblante disparut pour laisser place à la fille d’Elena.

À mes pieds gisait une lourde clé anglaise en fonte, oubliée là depuis un quart de siècle. Je la ramassai à deux mains. Le métal était glacé, lourd, pesant de toute la sueur des hommes qui avaient construit ce port.

Barone avançait vers le wagonnet, son arme tendue, profitant du fait que Gabriele devait recharger son pistolet d’une seule main valide. Le vieillard ricanait, le visage déformé par la haine de ceux qui voient leur empire s’écrouler :

« Tu aurais dû crever sous ta tôle il y a vingt ans, clochard. Ta mère d’emprunt a crevé pour rien. »

Je ne criai pas. Je ne perdis pas une seconde en paroles vaines. Sortant de l’ombre de la turbine avec une vélocité née du désespoir le plus absolu, je m’élançai derrière Barone. La barre de fonte s’abattit avec un bruit mat et terrible sur son bras armé.

L’os craqua net sous l’impact. L’arme s’envola dans le vide et tomba dans la fosse d’huile usagée qui courait au centre du hangar. Barone poussa un hurlement d’agonie bestiale, tituba sous le choc et s’effondra à genoux, se tenant le poignet brisé, les yeux écarquillés d’horreur en me découvrant devant lui.

« Toi… » bégaya-t-il, le visage décomposé par la souffrance et la stupeur. « La petite… »

« Je m’appelle Chiara », dis-je d’une voix qui ne tremblait plus du tout, mes deux mains crispées sur l’outil de mon père. « Et vous allez enfin payer le prix de notre silence. »

Le deuxième garde du corps, blessé à la cuisse mais rampant encore sur les pavés, leva son arme vers moi. Mais avant qu’il ne puisse presser la détente, un dernier coup de feu retentit depuis le wagonnet. Gabriele, le visage ruisselant de sueur et de poussière calcaire, venait d’abattre la menace d’une balle précise dans le bras.

Le silence retomba brutalement sur le dock désaffecté. Un silence dense, uniquement troublé par le clapotis de l’eau noire contre les pontons et les râles étouffés de Michele Barone, cloué au sol dans sa propre fange.

Au loin, déchirant la nuit de Bari, le hurlement strident des sirènes de police se fit entendre. Des gyrophares bleus commençaient déjà à balayer les façades des entrepôts voisins. L’alerte automatique des serveurs de Gabriele et l’appel de détresse de la capitainerie maritime avaient fait converger les unités d’intervention rapide des carabiniers vers le port.

Gabriele se laissa glisser le long du wagonnet, le souffle court, pressant son manteau noir contre sa blessure pour endiguer l’hémorragie. Je lâchai la lourde clé en fonte qui s’écrasa sur le sol avec un tintement métallique définitif.

Je m’agenouillai à ses côtés, ignorant la poussière et le sang qui tachaient mes vêtements de deuil. Je glissai mon bras valide sous ses épaules pour le soutenir.

« C’est fini, Gabriele », murmurai-je, les larmes coulant cette fois librement sur mes joues, des larmes de délivrance et d’adieu. « C’est fini. Tu as tenu ta promesse. »

Il me regarda, et pour la première fois en vingt-huit ans, je vis son visage s’apaiser véritablement. La tension inhumaine qui avait sculpté ses mâchoires depuis ses dix-huit ans s’évanouit, laissant place à une douceur infinie, presque enfantine.