D’un mouvement rapide et précis, Daniel porta la main à sa poche, sortit son téléphone et composa un numéro qu’il avait préparé avant de descendre dans l’atelier : la ligne directe du parquet financier et de l’antenne régionale de la gendarmerie, hors de portée des ripoux locaux de la ville.
Mais Thomas, acculé, tenta le geste du désespoir. Il plongea en avant pour faire basculer Daniel dans les escaliers. Daniel pivota sur le côté avec une vivacité née de l’instinct de survie. Thomas rata sa prise et trébucha violemment sur les marches glissantes en calcaire. Il dévala l’escalier dans un fracas terrible, son corps heurtant les arêtes de pierre avant de s’écraser lourdement sur le sol de l’atelier, la jambe tordue selon un angle anormal, hurlant de douleur sous l’impact d’une fracture ouverte.
Daniel descendit la dernière marche, ramassa le dossier que Thomas avait lâché dans sa chute — les faux bilans attestant des malversations — et appuya fermement son pied sur l’épaule de son frère pour l’immobiliser.
Au même instant, la communication s’établit à l’autre bout du fil.
— Cellule des délits financiers et des crimes en bande organisée, j’écoute.
— Ici Daniel Roche, répondit-il d’une voix claire, posée, qui ne tremblait plus. J’ai en ma possession les preuves matérielles irréfutables du réseau de blanchiment international opérant sous couvert du cabinet Roche & Associés, les ordres de virement falsifiés, ainsi que les auteurs matériels et intellectuels de la séquestration de mon épouse, Camille Roche. Envoyez des unités d’intervention fédérales immédiatement au 14 rue des Orfèvres. Il y a deux blessés graves à appréhender.
Une heure plus tard, la rue commerçante et la cour de l’immeuble étaient saturées par les gyrophares bleus des véhicules d’intervention venus directement de la métropole régionale. Les enquêteurs de la division criminelle, alertés par l’ampleur des révélations et la teneur des fichiers informatiques décryptés sur-le-champ, investirent les lieux avec une rigueur militaire.
Thomas, le visage tordu par la souffrance physique et morale, fut évacué sur un brancard sous le crépitement des flashes et le regard médusé des commerçants du quartier sortis sur le pas de leurs portes. Milan, menotté dès son réveil par le groupe d’assaut, fut immédiatement placé en garde à vue pour tentative d’homicide et participation à une association de malfaiteurs terroriste et criminelle.
Daniel ne resta pas une minute de plus que nécessaire pour signer le procès-verbal préliminaire. Sous la protection de deux inspecteurs de la gendarmerie nationale intègres que Thomas n’avait jamais pu approcher, il remonta dans une voiture de service pour être conduit au pavillon forestier de son grand-père.
La nuit était complètement tombée lorsqu’ils arrivèrent au bout de l’impasse boueuse. Les premiers flocons de neige commençaient à tourbillonner dans la lueur des phares, déposant un linceul blanc et pur sur les branches dénudées des chênes.
Daniel descendit du véhicule avant même qu’il ne soit totalement immobilisé. Il monta les quatre marches de bois du perron, le cœur battant à grands coups sourds.
Il frappa contre la porte lourde. Trois coups lents. Deux rapides.
Un silence de quelques secondes s’ensuivit, lourd d’une angoisse résiduelle. Puis le bruit métallique du verrou que l’on tire résonna à l’intérieur.
La porte s’ouvrit.
Camille se tenait sur le seuil. Elle avait lavé son visage avec l’eau claire du puits, tiré ses cheveux en arrière, et sous la clarté chaleureuse de la lampe à pétrole, Daniel retrouva enfin le regard de la jeune femme qu’il avait épousée huit ans plus tôt. Un regard encore blessé, encore marqué par les ténèbres de l’épreuve, mais débarrassé pour toujours de la terreur de la traque.
Derrière elle, Léo s’avança en se frottant les yeux, encore à moitié endormi. Voyant son père indemne, un grand sourire illumina son visage d’enfant.
— Papa ! Tu as ramené les médicaments pour le froid ?
Daniel ne put retenir ses larmes. Il franchit le seuil, prit sa femme et son fils dans une même étreinte indéfectible, les serrant contre lui au point de couper le souffle, tandis que la neige fraîche recouvrait silencieusement leurs traces sur le perron, effaçant pour de bon les trois années d’un hiver sans fin.