Daniel se tourna vers son fils qui dormait toujours profondément. Il prit les couvertures et en calfeutra soigneusement le canapé. Il remit du combustible dans le poêle, vérifia le verrou de la porte d’entrée et tendit un vieux fusil de chasse de son grand-père, non chargé mais dissuasif, qu’il avait trouvé dans l’armoire, avec une boîte de cartouches qu’il garda dans sa poche.

— Reste enfermée ici avec Léo. Barricade la porte de l’intérieur dès que je sors. Si je ne suis pas de retour à dix-neuf heures, ou si quelqu’un d’autre que moi frappe à la porte avec notre code — trois coups lents, deux rapides —, tu prends les clés de secours de la vieille camionnette sous le hangar, tu prends Léo et tu roules directement jusqu’au siège de la police judiciaire de la capitale régionale, à deux heures d’ici. Tu demandes le commandant Varga en personne. Tu lui dis que Daniel Roche a laissé un dossier scellé dans le coffre d’une banque sous son nom. C’est un bluff, mais cela forcera les fédéraux à enquêter avant d’écouter les flics locaux corrompus par Thomas.

Camille le regarda, les larmes aux yeux, puis hocha la tête avec la force du désespoir. Elle l’embrassa sur les lèvres — un baiser court, salé, chargé de trois années de solitude et de deuil volé.

— Reviens-nous, Daniel. Ne le laisse pas nous voler notre vie une seconde fois.

Daniel quitta la maisonnette d’un pas déterminé. Dehors, le ciel s’était assombri, chargé de lourds nuages gris annonciateurs de neige. L’air était glacial. Il monta dans sa voiture et prit la route en évitant les grands axes, utilisant les chemins vicinaux qu’il connaissait depuis son enfance.

Arrivé à proximité du centre-ville vers quinze heures trente, il gara sa voiture à quatre pâtés de maisons de l’immeuble du cabinet comptable, dans le parking souterrain d’un centre commercial bondé où elle se fondrait dans la masse. Il releva le col de son manteau, enfonça une casquette sombre sur ses yeux et s’engagea dans le dédale des ruelles piétonnes.

L’immeuble abritant le cabinet Roche & Associés était un bâtiment en pierre de taille du dix-neuvième siècle. Au rez-de-chaussée se trouvaient l’entrée principale et les bureaux d’accueil ; au premier étage, les bureaux des deux frères. Et tout en bas, accessible par une porte métallique dissimulée sous une arcade cochère, l’ancien atelier de reliure de leur père, plongé dans l’oubli depuis des années.

Daniel s’assura que personne ne le suivait. Les rideaux du bureau de Thomas, au premier étage, étaient entrouverts. Une ombre passait régulièrement derrière les voilages : son frère était là, probablement en train de finaliser les faux documents d’accusation.

Se faufilant sous l’arcade, Daniel sortit le trousseau de clés rouillées qu’il avait récupéré dans son appartement le matin même. La vieille serrure en laiton grinça doucement sous la pression. Il poussa la porte, s’engouffra dans l’obscurité fraîche de l’atelier et referma le battant sans un bruit.

L’odeur de colle d’os, de cuir ancien et de papier séché le frappa immédiatement, réveillant des souvenirs d’une époque où la vie était simple, où son père lui apprenait la patience et la rigueur du travail bien fait. La pièce était baignée d’une lueur grise filtrée par un soupirail crasseux donnant sur le caniveau de la ruelle.

Daniel avança à pas de loup, guidé par la faible torche de son téléphone portable dont il avait masqué le halo avec ses doigts. Il contourna les grandes tables de coupe en chêne massif pour atteindre le fond de la pièce. Là trônait la monumentale presse à dorure en fonte noire, couverte d’une épaisse couche de poussière.

Sous la table de la presse se trouvait un tiroir plat en acajou. Daniel le tira doucement. À l’intérieur reposaient des rouleaux de feuilles d’or décolorées et des poinçons métalliques. Il souleva délicatement la plaque de feutre vert collée au fond du tiroir.

Un petit renflement apparut dans le bois. Avec la lame de son canif, il fit sauter une latte amovible taillée sur mesure. Dans la cavité gisait une petite clé USB en métal brossé, gravée des initiales « C.R. ».

La clé existait. Camille avait dit vrai. Toutes les preuves des malversations financières de Thomas, les faux comptes au Panama, les ordres de virement falsifiés avec la fausse signature de Daniel étaient là, au creux de sa main.

Mais alors qu’il refermait le tiroir, un grincement familier résonna au bout du couloir supérieur.

La porte communicante entre le hall d’entrée du cabinet et l’escalier menant à l’atelier venait de s’ouvrir.

Daniel éteignit instantanément la lumière de son téléphone et se glissa derrière la carcasse métallique d’un grand massicot industriel. Retenant sa respiration, le dos plaqué contre le métal froid, il entendit des bruits de pas lourds descendre lentement les marches de pierre. Deux paires de chaussures cirées.

Une voix résonna dans le couloir voûté. C’était celle de Thomas.

— Je te dis qu’il mijote quelque chose, disait Thomas sur un ton cassant, d’une brutalité que Daniel ne lui avait jamais entendue en face. Il n’était pas chez lui, la voiture a été repérée près des quartiers populaires ce matin, et son gamin n’est pas à l’école. Si cette folle de Camille a survécu à l’incendie et qu’elle est entrée en contact avec lui, tout notre montage explose avant qu’on ait pu virer les vingt millions sur le compte séquestre de Singapour.

Une seconde voix, plus grave, teintée d’un accent d’Europe de l’Est, répondit avec un cynisme glaçant :

— S’il sait quelque chose, on ne prend pas de gants. Dès qu’il se pointe à dix-huit heures, on lui fait signer les procès-verbaux de cession sous la contrainte, et après, une petite overdose d’insuline maquillée en suicide provoqué par la dépression. Tout le monde gobera l’histoire du mari éploré qui n’a pas supporté la disparition de sa femme et les dettes cachées de son entreprise.

— Et le gosse ? demanda Thomas sans la moindre hésitation morale.