— Le gosse ira rejoindre sa mère, où qu’elle soit, rétorqua l’inconnu d’un ton sec. Pas de témoins vivants dans cette affaire. Tu as vérifié l’atelier ? Tu es sûr qu’elle n’avait rien planqué ici avant qu’on l’attrape il y a trois ans ?

— Il n’y a rien ici, répondit Thomas en allumant l’interrupteur central de la cave. Notre père ne laissait personne toucher à son matériel, et Daniel ne vient jamais dans ce trou à rats. Mais jette un coup d’œil aux étagères pendant que je monte chercher les dossiers définitifs. On boucle tout avant la tombée de la nuit.

La lumière blafarde d’un néon grésillant inonda la pièce. Daniel, tapi derrière le massicot, vit l’ombre immense du complice de son frère s’allonger sur le sol poussiéreux. L’homme, un colosse vêtu d’un trench-coat sombre, s’approcha des rangées de classeurs empilés sur les étagères métalliques, à moins de trois mètres de sa cachette.

Daniel sentait son cœur cogner contre ses côtes avec la violence d’un bélier. Dans sa poche droite, la clé USB pesait comme du plomb. Dans sa poche gauche, les cartouches de calibre 12 qu’il n’avait pas pu charger dans le fusil resté au pavillon ne lui servaient à rien. Il ne possédait que son canif d’expert-comptable et l’avantage de la surprise dans la pénombre des angles morts.

L’homme continuait d’avancer, faisant crisser la poussière sous ses semelles. Il s’arrêta pile devant la table de reliure, à quelques centimètres du tiroir secret. Soudain, ses yeux se posèrent sur le sol.

Une trace fraîche. L’empreinte de la chaussure de Daniel, imprimée dans la poussière grise déposée depuis des années.

L’homme porta instantanément la main sous son manteau pour dégainer une arme de poing.

À cet instant précis, Daniel n’eut plus le choix. S’il restait terré, il était exécuté sur place. Il bondit de l’ombre de toutes ses forces, projetant de tout son poids une lourde bobine de fil de lin métallique contre le visage de l’inconnu.

Le projectile heurta le colosse de plein fouet au niveau de la mâchoire. L’homme chancela en poussant un juron étouffé, son pistolet automatique heurtant le béton avec un tintement métallique assourdissant. Avant qu’il ne puisse recouvrer son équilibre, Daniel le chargea au corps, le projetant violemment contre l’arête en fonte de la presse à dorure. La tête de l’agresseur frappa le métal lourd avec un craquement sinistre. Ses yeux se révulsèrent, et son corps massif s’effondra lourdement sur le sol, inconscient, un mince filet de sang s’écoulant de son front.

Haletant, les mains tremblantes, Daniel ramassa aussitôt l’arme au sol — un pistolet automatique noir, lourd et chargé.

En haut des marches, la porte claqua violemment. Thomas avait entendu le vacarme.

— Milan ? C’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce que tu as renversé ?

Daniel ne répondit pas. Il enjamba le corps inanimé du mercenaire, retira le cran de sûreté de l’arme comme il l’avait appris lors de son service militaire vingt ans plus tôt, et s’avança silencieusement vers l’escalier en colimaçon.

Quand Thomas apparut en haut des marches, un dossier cartonné à la main, il s’arrêta net.

En bas, dans la pénombre trouée par le néon clignotant, se tenait son jeune frère, le visage maculé de suie et de sang, pointant le canon du pistolet droit sur sa poitrine. Et dans l’autre main, levée bien haut à hauteur de ses yeux, la clé USB en métal gravée aux initiales de Camille.

Le masque de respectabilité de Thomas se fissura instantanément. La pâleur qui envahit son visage trahit une terreur pure, absolue.

— Daniel… bredouilla-t-il en reculant d’un pas vers le palier. Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais là ? Baisse cette arme, tu deviens fou…

— C’est toi qui es fou, Thomas, répondit Daniel d’une voix basse, glaciale, d’un calme presque surnaturel. Enfermer Camille pendant trois ans dans une cave ? Laisser ton propre neveu pleurer sa mère chaque soir avant de dormir en lui disant qu’elle l’avait abandonné ? Vendre mon nom à des trafiquants pour financer tes comptes offshore ?

Thomas tenta un rire nerveux, mais ses lèvres tremblaient de manière incontrôlable.

— Tu ne comprends rien, Daniel. C’est un engrenage. J’avais des dettes colossales auprès de gens dangereux… ils allaient me tuer ! J’ai dû trouver une porte de sortie. Je n’ai jamais voulu faire de mal à Camille ! Ce sont eux qui ont paniqué quand elle a découvert les comptes ! Je l’ai protégée, Daniel ! Si je ne l’avais pas cachée là-bas, ils l’auraient enterrée dans un bois le premier jour !

— Tu l’as protégée ? hurla Daniel, la voix brisée par une fureur inextinguible. Tu l’as laissée mourir à petit feu, affamée, battue, droguée, assise sur le béton gelé d’une rue commerçante pendant que tu venais boire mon café et regarder mon fils dans les yeux ! Tu n’es pas mon frère. Tu n’es même pas un être humain.

Thomas vit la détermination inébranlable dans le regard de Daniel. Comprenant que la manipulation ne fonctionnerait plus, son expression se mua en une grimace de haine féroce.

— Tire alors ! cracha-t-il en serrant les poings. Tire, petit comptable sans envergure ! Deviens le criminel que j’ai dit à tout le monde que tu étais ! Tu crois que la police va te croire ? Milan est un professionnel, et les flics qui sont sur ma liste de paie vont arriver d’une minute à l’autre. Tu n’as nulle part où aller !

Daniel ne tira pas. Il fixa son frère avec un mépris si profond qu’il sembla désarçonner Thomas plus sûrement qu’une balle.

— Je ne vais pas te tuer, Thomas. La mort serait une issue trop rapide et trop miséricordieuse pour ce que tu as fait à notre famille. Tu vas passer le restant de tes jours dans une cellule de haute sécurité à repenser à chaque seconde de ces trois années de calvaire que tu as infligées à Camille.