Daniel se leva brusquement, étouffé par une vague de fureur et d’amour mêlés. Il prit Camille dans ses bras, la serrant contre sa poitrine avec une force désespérée, comme pour effacer par sa seule étreinte les trente-six mois de ténèbres qu’elle venait de traverser.
— Tu es là maintenant, sanglota-t-il dans ses cheveux emmêlés. Tu es avec nous. C’est fini, Camille. C’est fini.
Mais dans le silence pesant de la maison délabrée, un détail résonna dans l’esprit méthodique de Daniel. Son esprit d’expert-comptable, habitué à traquer les anomalies invisibles dans les bilans financiers, se remit en marche avec une lucidité glaciale.
— Camille… la clé USB. Les preuves dont tu lui avais parlé. Tu les avais emportées au rendez-vous ?
Elle releva la tête, séchant ses larmes du revers de sa manche élimée.
— Non. Je me méfiais de lui, même à ce moment-là. Je ne l’avais pas prise sur moi.
— Où est-elle ?
— Cachée là où personne n’irait jamais chercher une preuve financière. Dans l’atelier de reliure de ton père, au fond du tiroir de la presse à dorure. Derrière la plaque de feutre protectrice.
Daniel laissa échapper un souffle lent. L’ancien atelier de leur père était fermé depuis son décès, cinq ans plus tôt, mitoyen de l’immeuble où se trouvaient les bureaux du cabinet comptable. Thomas y passait parfois pour entreposer de vieilles archives, mais n’avait jamais touché aux outils de reliure artisanale que leur père chérissait.
Soudain, la sonnerie stridente d’un téléphone portable déchira la pénombre de la pièce.
Daniel sursauta. Son propre téléphone, resté dans la poche intérieure de son costume, vibrait avec insistance. Il le sortit lentement. L’écran affichait un nom : Thomas.
Camille pâlit instantanément, portant ses mains à sa bouche pour étouffer un cri. Léo bougea légèrement sur le canapé mais ne se réveilla pas.
Daniel fit signe à sa femme de ne pas émettre le moindre son. Il attendit la quatrième sonnerie, déglutit pour éclaircir sa voix, et décrocha en activant le haut-parleur tout en maintenant l’écouteur près de son oreille.
— Allô, Thomas ?
La voix de son frère résonna dans la pièce, feignant une sollicitude fraternelle mais teintée d’une tension inhabituelle.
— Daniel ? Enfin tu réponds ! Je suis passé à ton appartement ce matin pour qu’on aille ensemble au rendez-vous avec le commissaire aux comptes, mais tu n’étais pas là. Et l’école de Léo vient de m’appeler. La directrice dit qu’il n’est pas arrivé en classe. Qu’est-ce qui se passe ? Tu as la voix bizarre.
Daniel serra les mâchoires, puisant dans ses dernières réserves de sang-froid pour paraître détendu.
— Rien de grave, Thomas. Léo s’est réveillé avec une forte fièvre ce matin, des vomissements. Je l’ai emmené en urgence chez le pédiatre de garde dans le quartier sud. On attend les résultats des analyses. Je pensais t’envoyer un message en arrivant au cabinet.
Un court silence s’installa au bout du fil. Un silence trop lourd, trop calculé.
— Le pédiatre du sud ? reprit Thomas, et son ton avait perdu un peu de sa chaleur de façade. C’est curieux. Un de mes contacts en ville m’a dit avoir vu ta berline grise brûler un feu rouge près de la gare routière il y a deux heures. Tu t’éloignais du centre, Daniel.
Le cœur de Daniel rata un battement. Les guetteurs. Camille avait vu juste : Thomas quadrillait la ville depuis l’incendie de la ferme.
— J’ai dû faire un détour par la pharmacie de garde près de la rocade pour trouver son traitement, mentit Daniel sans hésiter d’un millième de seconde. Tu connais l’angoisse que j’ai dès que le petit a le moindre problème de santé depuis… depuis le départ de Camille.
Le nom de Camille flotta entre eux comme un fil barbelé. À l’autre bout de la ligne, Thomas marqua une nouvelle pause.
— Oui, bien sûr. Je comprends. Écoute, laisse le petit se reposer chez toi. Passe au bureau en fin d’après-midi, vers dix-huit heures. Il y a des documents urgents que tu dois impérativement contresigner avant la clôture mensuelle. Des bilans d’arbitrage international. C’est capital, Daniel. Ne sois pas en retard.
— Je serai là vers dix-huit heures, assura Daniel. À tout à l’heure.
Il raccrocha sans attendre de réponse. Ses mains tremblaient de rage.
— Il sait, murmura Camille, terrifiée. Il a des doutes. Si tu vas au cabinet, il ne te laissera pas repartir. Il sait que l’étau se resserre.
— Il ne sait pas encore que je t’ai retrouvée, répondit Daniel en plantant son regard dans le sien. Mais il sait que quelque chose cloche. Et ces documents qu’il veut me faire signer… c’est la phase finale de son plan. Il sent la police financière approcher et il veut poser le verrou définitif pour que je sois légalement le seul responsable de ses détournements.
Daniel s’approcha de la fenêtre recouverte de poussière et regarda la lisière de la forêt. Le piège s’était refermé autour d’eux depuis trois ans sans qu’il ne s’en rende compte. Pendant trois ans, il avait pleuré sa femme sur l’épaule de son bourreau. Il avait laissé ce monstre poser sa main sur la tête de son fils lors des déjeuners de famille. Une colère sourde, méthodique, absolue, balaya toute trace de peur en lui.
— On ne va pas fuir, Camille. Si on prend la route sans preuves formelles, ses complices nous traqueront jusqu’au bout du monde, et la justice me traitera en criminel en fuite dès qu’il aura déposé son faux bilan. Il faut récupérer la clé USB dans l’atelier avant dix-sept heures.
— C’est trop dangereux, protesta Camille en retenant son bras. L’atelier est attenant au cabinet. Thomas a les fenêtres de son bureau qui donnent directement sur la cour arrière !
— Thomas ne s’attend pas à ce que j’agisse maintenant. Pour lui, je suis au chevet de Léo dans notre appartement ou chez un médecin. J’ai les clés de la servitude technique par les caves communes. Il y a un passage désaffecté que notre père utilisait pour livrer le papier sans passer par la rue.