Mais Daniel n’avait jamais pu s’y résoudre. On n’enterre pas une absence sans corps, on ne fait pas le deuil d’un point d’interrogation. Il avait pourtant continué d’avancer, pas après pas, pour leur fils Léo. L’enfant n’avait que deux ans à l’époque, cinq aujourd’hui, et grandissait à l’ombre d’un fantôme que nul ne parvenait à lui expliquer.
Ce matin-là, dans le froid mordant d’une fin d’automne, Daniel marchait à grandes enjambées dans une rue commerçante aux rideaux métalliques encore baissés. Il portait son costume sombre d’expert-comptable, les traits tirés, pressant le pas comme pour fuir ses propres pensées. Soudain, la petite main de Léo s’était crispée dans la sienne.
— Papa, attends…
Daniel s’était arrêté. Au pied de la devanture grise d’une ancienne bijouterie fermée depuis des mois, une femme était assise à même le béton glacé. Enveloppée dans une parka vert olive effilochée, les cheveux blond châtain souillés de poussière, elle tenait entre ses paumes gercées un gobelet en carton vide. Daniel avait d’abord voulu tirer son fils, l’éloigner de cette détresse urbaine à laquelle on finit lâchement par s’habituer. Mais l’enfant avait prononcé cette phrase qui lui avait glacé le sang :
— Elle m’appelait mon petit lion.
Avant que Daniel ne puisse esquisser un geste, Léo s’était arraché à sa prise pour courir vers la silhouette recroquevillée en criant :
— C’est elle… je connais son cœur !
La femme avait relevé un visage creusé par les privations, balafré d’une fine cicatrice au ras de la tempe droite. Mais quand ses yeux avaient croisé ceux du petit garçon, un sanglot déchirant avait brisé le silence de la rue déserte. Elle avait ouvert ses bras tremblants et murmuré :
— Mon petit lion…
Daniel était resté figé sur le trottoir, frappé de stupeur. Le monde s’était évanoui autour de lui. En s’approchant, le cœur battant à tout rompre, son regard était tombé sur la main gauche de l’inconnue. À son annulaire brillait une alliance en or usée, marquée sur le flanc d’une rayure profonde et oblique. Cette entaille, c’était Daniel qui l’avait faite huit ans plus tôt, un soir de bricolage maladroit la veille de leur mariage.
Il tomba à genoux dans la poussière, sans se soucier de son costume.
— Camille ?
La femme leva vers lui des yeux hagards, où la terreur disputait la place à une infinie tendresse. Elle ne répondit pas tout de suite par des mots. Elle porta une main glacée à la joue de Daniel, caressant sa barbe naissante avec la maladresse de quelqu’un qui réapprend à toucher le monde des vivants. Puis, dans un souffle rauque, à peine audible :
— Daniel… Tu ne devais pas me voir. Ils… ils savent où vous êtes.
Daniel sentit un vertige violent le saisir. Sa femme était là, vivante, brisée, vêtue de hardes, parlant d’un danger invisible alors que la police avait juré qu’elle s’était évaporée de son plein gré avec des économies introuvables.
— Maman a froid, papa, murmura Léo en se serrant contre elle, ignorant la saleté de son manteau et l’odeur âcre de la rue. Regarde, maman a très froid.
Daniel ôta son lourd pardessus en laine et en couvrit les épaules frêles de Camille. Sous le tissu grossier, son corps n’était plus qu’un assemblage d’os saillants. Elle pesait à peine quarante kilos. Autour d’eux, quelques passants matinaux commençaient à jeter des regards obliques, indifférents ou curieux.
— On rentre à la maison, dit Daniel d’une voix sourde, étranglée par l’émotion. On rentre tout de suite.
Camille le saisit brusquement par le revers de sa veste. Ses doigts squelettiques avaient une force surprenante, née d’une panique viscérale.
— Non ! Pas chez nous. Pas à l’appartement. Daniel, écoute-moi… s’ils voient une lumière, si quelqu’un prévient Thomas… on est morts. Tous les trois.
Le nom de son frère claqua comme un coup de fouet. Thomas ? Son propre frère, celui qui l’avait soutenu pendant trois ans, qui l’avait poussé à vider les placards de Camille, qui l’avait hébergé les premiers soirs de crise ?
Daniel ne posa pas de question dans la rue. L’instinct de survie, enfoui sous des années de douleur morne, reprenait violemment ses droits. Il releva Camille en la soutenant par la taille. Elle tenait à peine debout, les jambes engourdies par des nuits passées sur l’asphalte gelé. Portant Léo d’un bras et soutenant sa femme de l’autre, il gagna la ruelle adjacente où sa voiture était garée. Il les installa à l’arrière, verrouilla les portières de l’intérieur, et démarra sans allumer l’autoradio, surveillant chaque rétroviseur avec une paranoïa soudaine mais implacable.
Plutôt que de regagner leur résidence des faubourgs cossus, Daniel prit la direction opposée, roulant vers le sud de la ville. Il possédait les clés d’un petit pavillon délabré ayant appartenu à son grand-père, situé au bout d’une impasse forestière, laissé à l’abandon depuis près de dix ans. Personne ne pensait jamais à cet endroit. Même Thomas ignorait que Daniel en avait conservé les titres de propriété après la succession.
Durant le trajet d’une heure, Léo ne quitta pas les bras de sa mère. Il lui tenait fermement un doigt, comme s’il craignait qu’elle ne se dissolve dans l’air froid de l’habitacle. Camille gardait les yeux rivés sur le bas-côté, le regard affolé à chaque croisement de phares.
Lorsqu’ils pénétrèrent enfin dans la vieille bâtisse isolée, l’air y était glacial et sentait le bois humide. Daniel alluma un vieux poêle à pétrole d’appoint qui traînait dans le débarras, trouva quelques couvertures en laine préservées dans une malle en fer et prépara une infusion chaude avec ce qui restait dans la réserve de secours. Léo, épuisé par la décharge émotionnelle, finit par s’endormir sur le canapé usé, enveloppé dans l’édredon, la respiration apaisée pour la première fois depuis des mois.
Camille buvait à petites gorgées, les mains serrées autour de la tasse ébréchée, cherchant la chaleur. Ses tremblements s’atténuaient lentement, mais son regard restait celui d’un animal traqué.