« Il fallait qu’il avoue, Philippe, » répondis-je d’une voix sourde, fixant Mathieu qui gémissait par terre, souillé, vaincu, le regard empli d’une haine impuissante alors qu’on le relevait sans ménagement. « Sans ses aveux oraux directs, ces faux documents m’auraient détruite. »
« Nous avons tout enregistré. Et nous venons de saisir ses ordinateurs en flagrant délit d’accès aux comptes de transit suisses. Le dossier est blindé. Il ne verra pas la lumière du jour avant vingt ans. »
Les policiers traînèrent Mathieu vers la sortie. En passant devant moi, son regard croisa le mien une dernière fois. Il n’y avait plus d’amour, plus de charme, plus de mépris. Il ne restait que le vide abyssal d’un homme brisé par sa propre avidité, dépouillé de tous ses artifices.
« Claire… » murmura-t-il, les lèvres ensanglantées.
Je ne lui répondis pas. Je détournai simplement la tête, rompant pour toujours le dernier fil invisible qui nous unissait.
Vingt minutes plus tard, je descendais les marches de l’immeuble escortée par deux inspecteurs. Sur le boulevard Saint-Germain, une dizaine de véhicules de police aux gyrophares bleus clignotants barraient la circulation. Une foule de curieux et de journalistes de nuit s’était massée derrière les rubans de sécurité jaune fluo.
Sous l’auvent de l’hôtel en face, une silhouette frêle attendait, entourée par deux fonctionnaires de police en civil qui l’avaient prise en charge dès le début de l’opération. Monique.
Elle me vit approcher. Ses yeux rouges, boursouflés par les larmes, cherchèrent les miens avec une angoisse déchirante. Quand elle vit les fourgons cellulaires emmener son fils unique menotté et blessé, un gémissement brisé s’échappa de sa poitrine. Mais quand elle posa son regard sur moi, saine et sauve, une lueur d’apaisement infini s’alluma sur son visage ravagé par la honte et le chagrin.
Elle s’avança d’un pas hésitant. Les policiers la laissèrent passer.
« C’est fini, Claire ? » demanda-t-elle dans un souffle tremblant.
« C’est fini, Monique. »
Elle baissa la tête, incapable de soutenir mon regard.
« Je suis désolée… tellement désolée pour ce qu’il a fait. Pour ce que notre famille t’a fait subir. »
Je la regardai longuement. Elle était coupable d’avoir gardé le silence pendant trop longtemps, coupable d’avoir profité de l’argent sale d’un mari sans scrupules, mais aujourd’hui, au moment crucial où ma vie basculait dans l’abîme, elle avait eu ce sursaut de conscience qui m’avait sauvée.
Je plongeai la main dans ma poche et en sortis le billet d’avion froissé pour São Paulo.
Sous la pluie fine qui continuait de tomber sur Paris, lavant le bitume des péchés de la nuit, je le déchirai méthodiquement en deux, puis en quatre, puis en huit morceaux, avant de lâcher les confettis cartonnés dans la bouche d’égout qui bouillonnait à nos pieds. L’eau sombre emporta les fragments du vol AF 454 vers les tréfonds de la ville.
Puis, je serrai mon vrai passeport contre mon cœur.
« Rentrons, Monique, » dis-je d’une voix calme et résolue. « La nuit a été longue, et demain, une nouvelle vie commence. »