J’écoutais, incapable d’assimiler l’ampleur du gouffre qui s’ouvrait sous mes pieds.

« Et quel est le rapport avec Mathieu ? Et avec moi ? »

« Mathieu a repris le flambeau, » lâcha Monique en plantant son regard dans le mien. « Pas par choix au début, mais par cupidité. Il a utilisé son cabinet d’architecture comme une façade idéale. Les plans de réhabilitation urbaine, les chantiers hors de prix, les matériaux surfacturés… Tout servait à blanchir les capitaux. Mais Mathieu a été trop gourmand. Il a voulu doubler ses commanditaires. Il y a trois mois, il a détourné quatorze millions d’euros destinés à un consortium d’investisseurs de l’Est. Des gens qui ne recourent pas aux tribunaux pour régler leurs litiges, Claire. »

La pièce sembla tanguer autour de moi. Quatorze millions d’euros. Les travaux somptueux de notre appartement haussmannien, les vacances aux Maldives, les montres de collection qu’il accumulait… Tout prenait un relief écœurant.

« S’il a volé cet argent, pourquoi ce billet pour São Paulo à mon nom ? Pourquoi est-ce moi qui devrais fuir ? »

Monique ouvrit lentement son sac et en tira le dossier bleu qu’elle avait dissimulé dans sa valise. Elle le fit glisser vers moi sur la table.

« Ouvre-le. Regarde par toi-même. »

J’ouvris la chemise cartonnée. À l’intérieur reposait une liasse de documents bancaires officiels, tamponnés par des filiales helvétiques et panaméennes. Sur chaque page, un nom apparaissait en lettres capitales : CLAIRE ROUSSEL. C’était mon nom, mon numéro fiscal personnel, et en bas de chaque formulaire de transfert, ma signature. Une reproduction parfaite, millimétrée, de ma propre écriture.

« Ce n’est pas moi… » murmurai-je, la gorge nouée par l’effroi. « Je n’ai jamais signé ces papiers ! Je n’ai jamais ouvert de comptes au Panama ! »

« Bien sûr que non, » dit Monique avec une douceur presque cruelle. « Mathieu s’est servi de toi depuis le début. Dès l’instant où il t’a épousée, il a soigneusement planifié sa porte de sortie. Tu es directrice financière. Tu as la compétence technique, tu as les accès, tu as le profil idéal pour porter le chapeau. Aux yeux du fisc, des juges et des associés d’Henri, c’est toi qui as orchestré le pillage des comptes. C’est ton nom qui figure sur les virements de ces quatorze millions vers des banques brésiliennes. »

Mon souffle se bloqua net. Je relus les lignes de chiffres, les dates, les signatures contrefaites. Tout concordait tragiquement. Les documents portaient des dates étalées sur les deux dernières années. À chaque fois qu’il m’avait demandé d’examiner des contrats pour lui rendre service, à chaque fois qu’il m’avait fait signer des procurations pour nos investissements locatifs… Il avait glissé des clauses masquées, décalqué ma signature, usurpé mon identité professionnelle.

« Le billet d’avion… » balbutiai-je en comprenant enfin l’horreur du scénario.

« Demain matin, à dix heures vingt, tu devais embarquer pour São Paulo, » expliqua Monique. « Mais tu ne serais jamais montée dans cet avion. Mathieu avait tout préparé. Cette nuit, tu devais avoir un accident. Une chute dans l’escalier, une intoxication médicamenteuse maquillée, ou pire. Ton corps aurait disparu, ou aurait été retrouvé bien trop tard. Et quand les enquêteurs et les créanciers auraient fouillé ton appartement, ils auraient trouvé les relevés de comptes, le billet d’avion pour le Brésil, et la conclusion aurait été immédiate : Claire Roussel a paniqué, a tenté de s’enfuir avec le butin, mais elle a succombé à son propre piège. Mathieu, lui, se serait présenté en époux effondré, trahi par sa femme criminelle. Blanchi de tout soupçon, il aurait pu récupérer l’argent au Brésil sous une autre identité une fois la tempête calmée. »

La nausée me submergea si violemment que je dus porter une serviette à mes lèvres. L’homme avec qui j’avais partagé six années de ma vie, l’homme qui me murmurait des mots tendres au creux de l’oreille, avait méticuleusement planifié ma ruine et ma mort.

« Alors pourquoi mon passeport était-il dans votre valise ? » demandai-je en fixant la vieille dame avec une lueur de méfiance tenace. « Pourquoi vous m’avez dit qu’il préparait quelque chose pour demain ? Si vous saviez tout ça, pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue plus tôt ? »

Monique baissa les paupières. Deux larmes creusèrent des sillons brillants dans la poudre de son maquillage défait.

« Parce que j’étais censée être sa complice jusqu’au bout, » avoua-t-elle d’une voix mourante. « Mathieu m’a apporté cette valise ce matin en me disant qu’elle contenait mes affaires et un paquet de billets pour m’assurer une retraite paisible à l’étranger. Mais pendant qu’il était aux toilettes chez moi, j’ai voulu vérifier. J’ai ouvert la valise. J’y ai trouvé ton passeport, ton billet, et les doubles de ces faux contrats. J’ai compris ce qu’il allait te faire. J’ai beau être une mère lâche, Claire… j’ai beau avoir fermé les yeux sur les malversations de mon mari pendant trente ans pour préserver mon train de vie… je ne pouvais pas le laisser assassiner une innocente. Pas toi. Tu as toujours été bonne avec moi. »

Elle prit une profonde inspiration, essuyant ses yeux d’un geste sec.

« Quand nous sommes montés dans le taxi, j’ai discrètement glissé ces papiers dans mon sac pour que tu puisses les voir. Mais Mathieu m’a vue manipuler la fermeture. Il a compris que j’avais découvert le pot aux roses. C’est pour ça qu’il m’a jetée hors de la voiture à la gare. Sa phrase, “Elle sait pourquoi”, ce n’était pas un reproche de querelle de famille. C’était un avertissement de mort. Il sait que je sais. Et il sait maintenant que tu es avec moi. »

Je restai pétrifiée. Le tableau était complet, monstrueux de lucidité.

« Si ce que vous dites est vrai, » dis-je en me penchant vers elle, « Mathieu sait que son plan a déraillé à la seconde où j’ai sauté du taxi. Qu’est-ce qu’il va faire maintenant ? »