« Sauf moi. Puisque je devais mourir. »

« Tu serais morte sans souffrir ! » lâcha-t-il avec une effroyable sincérité. « J’avais prévu un somnifère puissant dans ton thé de ce soir. Tu te serais simplement endormie dans notre lit avant que le gaz ne fasse son œuvre. Un accident domestique tragique provoqué par une fuite sur la vieille chaudière. Tu n’aurais rien senti ! »

La monstruosité ordinaire de ses propos me donna un haut-le-cœur. Il parlait de mon assassinat comme d’une clause d’ajustement budgétaire dans un devis de construction.

« Tu es un grand malade, Mathieu. »

« Non, Claire. Je suis un pragmatique. Et tu viens de commettre l’erreur de ta vie en venant ici seule. »

Son regard dériva vers le tiroir entrouvert. Je savais ce qui s’y trouvait. Un revolver de petit calibre qu’il prétendait garder pour la sécurité du coffre lors des transferts de fonds d’urgence.

« Tu crois vraiment que Monique est allée voir les flics ? » ricana-t-il en reprenant l’avantage psychologique. « Ma mère est une pleutre. Elle est prostrée sous un arrêt de bus en train de pleurer sur son sort. Tu es venue ici toute seule, parce que ton orgueil de femme bafouée exigeait des explications. Et tu viens de signer ton arrêt de mort dans mon bureau au lieu de ton lit. C’est moins poétique, mais je m’en contenterai. »

Sa main plongea vivement dans le tiroir et en ressortit un Glock noir luisant.

Il ne tremblait pas. L’homme que j’avais aimé pendant des années pointait une arme à feu sur mon front avec la froideur clinique d’un boucher.

« Pose ton sac par terre. Recule contre le mur, » ordonna-t-il en contournant le bureau.

Je ne bougeai pas d’un millimètre. Mon calme apparent sembla le déstabiliser une fraction de seconde.

« Tu as oublié un détail, Mathieu, » dis-je calmement.

« Ah oui ? Et lequel ? »

« Ton arrogance. Tu as toujours pensé que j’étais une petite financière docile, trop occupée à aligner des chiffres pour comprendre tes grands desseins. Tu as dit tout à l’heure à tes hommes de main que j’étais une idiote sentimentale sans aucun cran. »

Je glissai lentement ma main droite dans la poche profonde de mon trench-coat.

« Ne bouge pas ! Sors ta main tout de suite ! » cria-t-il, le doigt crispé sur la queue de détente.

Je sortis ma main. Pas avec une arme, mais avec mon téléphone portable.

L’écran était allumé.

Il n’était pas éteint. Je l’avais simplement mis en mode silencieux, le rétroéclairage coupé, avant d’entrer dans la brasserie. Et au moment exact où j’avais poussé la porte de son bureau, j’avais composé un numéro d’urgence préprogrammé et appuyé sur haut-parleur.

Une voix forte, nette, résonna depuis le combiné :

« Ici le commandant Vasseur, Brigade de Répression de la Délinquance Financière et Brigade Criminelle. Monsieur Mathieu Roussel, baissez immédiatement votre arme. L’immeuble est entièrement bouclé. Des tireurs d’élite ont un visuel sur vous à travers les baies vitrées. Si vous ne lâchez pas votre arme dans les trois secondes, nous donnons l’assaut. »

Le visage de Mathieu se décomposa littéralement. Ses yeux s’écarquillèrent de terreur alors qu’il jetait un regard paniqué vers les grandes vitres sombres qui donnaient sur les toits parisiens.

« C’est… c’est du bluff… » bégaya-t-il, mais sa voix avait perdu toute son assurance. Son bras armé commença à trembler d’une façon incontrôlable.

« Ce n’est pas du bluff, Mathieu, » dis-je doucement. « Quand je suis descendue du taxi à la Gare de Lyon, avant même que Monique ne m’explique les détails, j’avais déjà compris que quelque chose d’anormal se passait. Le cabinet d’audit pour lequel je travaille audite les comptes publics de la préfecture de police. Le commandant Vasseur est un ami personnel et un client régulier de mon directeur. Je l’ai appelé depuis le taxi pendant les trente secondes où tu as redémarré. Je lui ai dit que mon passeport avait été dérobé et que des anomalies massives touchaient nos comptes conjoints. Tout ce que tu viens de confesser depuis dix minutes a été enregistré sur les serveurs de la brigade criminelle. »

« Salope ! » hurla-t-il dans un accès de rage démente.

Il arma le percuteur d’un coup sec et leva le canon directement vers mes yeux.

Au même instant précis, l’enfer se déchaîna.

Les immenses baies vitrées volèrent en éclats dans un vacarme assourdissant de verre brisé. Deux grenades assourdissantes roulèrent sur le parquet ciré, explosant dans un éclair aveuglant accompagné d’une détonation titanesque qui me projeta violemment au sol, les mains sur les oreilles.

Des silhouettes vêtues de noir, casquées et lourdement armées, jaillirent des cordes de rappel depuis la toiture tandis que les portes battantes de l’open-space cédaient sous les coups de bélier de la colonne d’assaut.

« Police ! Lâchez votre arme ! À terre ! À terre ! »

Mathieu, aveuglé, sourd, tenta de lever son arme à l’aveuglette vers la fenêtre. Un tir de neutralisation claqua dans la pièce enfumée. Mathieu poussa un hurlement aigu, lâcha son arme et s’effondra en tenant son épaule droite ensanglantée.

En trois secondes, quatre policiers d’élite le plaquèrent au sol, son visage écrasé contre les éclats de verre brisé, lui tordant les bras dans le dos pour lui passer des menottes en acier qui cliquetèrent avec une précision implacable.

Une main gantée se posa sur mon épaule pour m’aider à me relever.

« Madame Roussel ? Vous êtes blessée ? »

Je secouai la tête, la respiration courte, crachant la poussière de plâtre qui flottait dans l’air saturé de fumée acre. Un homme en costume sombre sous un gilet pare-balles arborant le sigle de la Police Judiciaire s’avança vers moi. C’était Philippe Vasseur. Son visage d’ordinaire austère affichait un mélange de soulagement et d’admiration stupéfaite.

« Vous avez des nerfs d’acier, Claire, » dit-il en m’enveloppant d’une couverture de survie thermique qu’un secouriste venait de lui tendre. « Mais vous avez pris un risque insensé en montant ici. »