« Il ne va pas attendre demain matin, » trancha Monique sans la moindre hésitation. « Il va exécuter le plan de secours. Il sait que nous avons les preuves matérielles entre les mains. Il va chercher à nous éliminer toutes les deux avant que nous ne puissions franchir la porte d’un commissariat. Et avec quatorze millions en jeu, il a les moyens de payer des gens très dangereux pour faire le travail. »
Comme en réponse à ses paroles, le carillon de l’entrée de la brasserie tinta.
Par réflexe, je levai les yeux vers la grande vitre embuée. Une berline noire aux vitres teintées venait de s’immobiliser en double file le long du trottoir, les feux de détresse clignotants dans la pénombre du crépuscule. Deux hommes en imperméable sombre sont descendus du véhicule sans se presser. L’un d’eux tenait un téléphone à l’oreille, balayant du regard la façade des commerces de la rue.
Monique les aperçut dans le reflet d’un miroir mural. Son visage vira au gris cendre.
« Ce ne sont pas des flics, » murmura-t-elle, la mâchoire serrée. « Ce sont les hommes de main de la société de sécurité privée que Mathieu emploie sur ses chantiers. Ils ratissent le quartier. »
« Il faut qu’on sorte d’ici, » dis-je, l’adrénaline chassant instantanément la terreur pour ne laisser place qu’à un instinct de survie primaire.
« La sortie de secours donne sur la cour arrière, près des poubelles, » chuchota Monique en désignant une porte battante au fond du couloir des toilettes. « Elle mène à une ruelle qui débouche sur le boulevard Diderot. »
Je ramassai le dossier bleu, l’enfonçai sous mon manteau contre ma poitrine avec mon passeport, et attrapai le bras de Monique.
« Laissez la valise. Elle est trop lourde, elle nous ralentit. Venez. »
Nous nous sommes faufilées discrètement entre les rangées de tables alors que la cloche de l’entrée retentissait une seconde fois, signalant l’arrivée des deux silhouettes massives dans le vestibule. Le serveur s’avança pour les accueillir. Nous avons franchi la porte battante au moment précis où une voix rauque demandait : « Une femme blonde d’une trentaine d’années et une vieille dame… elles sont où ? »
Nous avons dévalé le couloir carrelé, bousculant un plongeur qui transportait un bac de vaisselle sale, avant de pousser la barre antipanique de la porte métallique. L’air glacé de la ruelle nous fouetta le visage.
La cour était déserte, encombrée de conteneurs à ordures et de palettes de livraison en bois. La pluie tombait désormais à verse, un rideau d’eau dense qui transformait le pavé en miroir glissant. Nous avons couru vers la grille entrouverte qui donnait sur l’avenue. Monique haletait lourdement, sa respiration sifflant dans sa poitrine oppressée, mais la terreur lui donnait une vigueur inattendue.
Une fois sur le boulevard Diderot, la foule des usagers du métro nous offrit un répit éphémère. Les parapluies ouverts formaient un dôme protecteur contre les regards indiscrets.
« Où est-ce qu’on va ? » suffoqua Monique en s’abritant sous l’auvent d’une pharmacie. « Si on va à la police tout de suite, ils vont nous retenir pendant des heures pour vérification d’identité. Mathieu aura le temps de faire disparaître les disques durs à son cabinet, de vider les coffres et de disparaître dans la nature ! Sans ses fichiers informatiques originaux, ces papiers prouvent seulement que c’est toi la coupable ! »
Elle avait raison. Dans le monde financier que je côtoyais quotidiennement, je savais comment fonctionnaient les enquêtes pour fraude internationale. Si je me présentais avec des photocopies de virements portant mon propre nom, les inspecteurs de la brigade financière m’auraient placée en garde à vue immédiate le temps de démêler le vrai du faux. Et pendant ces quarante-huit heures fatidiques, Mathieu aurait effacé ses traces et pris un vol sous une fausse identité pour une destination sans accord d’extradition.
« Son cabinet d’architecture, » dis-je soudainement.
Monique écarquilla les yeux. « Tu es folle ? C’est le premier endroit où il nous attendrait ! »
« Non. Mathieu pense que je suis terrifiée, en fuite, cherchant à me cacher chez une amie ou dans un hôtel anonyme. Jamais il n’imaginera que je retourne au cœur de son dispositif. Son cabinet est fermé depuis dix-huit heures le vendredi. Les serveurs centraux sont situés dans son bureau privé au troisième étage de l’immeuble du boulevard Saint-Germain. J’ai le badge d’accès pour les week-ends, et je connais les codes de son coffre ignifugé. C’est là-bas qu’il garde les doubles des registres réels et les clés USB chiffrées pour faire chanter ses partenaires. »
« Et s’il y est déjà ? »
« S’il y est, je ferai ce qu’il faut, » répondis-je d’une voix que je ne me connaissais pas. Le dégoût et la douleur s’étaient métamorphosés en une rage froide, lucide, tranchante comme une lame d’acier. Il m’avait volé ma confiance, mon honneur professionnel, et il avait cherché à m’effacer du monde des vivants. Je refusais d’être la victime expiatoire de sa pièce de théâtre macabre.
Nous avons évité le métro, trop surveillé par les caméras de sécurité, et avons hélé un vieux taxi parisien sans borne lumineuse connectée. J’ordonnai au chauffeur de nous déposer à deux rues du boulevard Saint-Germain, près de l’église Saint-Germain-des-Prés.
Le trajet se déroula dans un silence lourd, rythmé par le balayage monotone des essuie-glaces. Monique gardait les yeux fermés, récitant silencieusement des prières, les doigts crispés sur le cuir râpé de son sac.
À dix-neuf heures quarante-cinq, nous avons mis pied à terre sous des trombes d’eau. La nuit était tombée sur Paris, parsemée des reflets dorés des réverbères et des phares de voitures qui s’étiraient sur le macadam luisant.
L’immeuble haussmannien abritant l’agence de Mathieu se dressait avec une élégance trompeuse au coin d’une rue cossue. La façade en pierre de taille semblait endormie. Aucune lumière ne filtrait à travers les hautes fenêtres du troisième étage.