« Vous restez en bas, » intimai-je à Monique sous le porche de l’immeuble d’en face. « Dans le hall de cet hôtel. Si je ne suis pas redescendue dans vingt minutes avec les dossiers, vous entrez et vous hurlez à la réception d’appeler le RAID et la brigade financière. Vous leur donnez ce dossier bleu. Compris ? »
Monique me saisit la main. Ses yeux brillaient dans la pénombre.
« Claire… pardonne-lui. Il est devenu fou. L’argent l’a dévoré vivant. »
« Je n’ai aucun pardon à donner, Monique. Seulement des comptes à régler. »
Je traversai la chaussée à pas rapides. Mon badge magnétique cliqua contre le boîtier de l’entrée principale de l’immeuble ; le voyant passa au vert dans un bourdonnement feutré. La lourde porte en fer forgé et verre dépoli s’ouvrit sans bruit.
Le hall d’entrée sentait la cire d’abeille et le papier frais. Tout était silencieux, hormis le goutte-à-goutte de mon manteau sur le marbre blanc. Je refusai l’ascenseur, dont le grincement mécanique aurait pu trahir ma présence, et empruntai l’escalier de service aux marches de chêne ciré.
Chaque étage franchi augmentait le martèlement frénétique de mon cœur dans ma cage thoracique. Arrivée au troisième, j’insérai la clé mécanique dans la serrure de sécurité blindée de l’agence. Deux tours. La targette glissa sans résistance.
L’immense open-space était plongé dans une pénombre bleutée, trouée seulement par la lumière des lampadaires extérieurs filtrant à travers les stores vénitiens. Les maquettes de bâtiments futuristes trônaient sur de longues tables blanches comme des squelettes d’architectures mort-nées.
Je me dirigeai à pas de loup vers le fond du couloir, vers le bureau personnel de Mathieu. La porte était entrouverte. Une faible lueur vacillait à l’intérieur.
Mon estomac se noua douloureusement. Quelqu’un était là.
Retenant ma respiration, je glissai un regard par l’interstice.
Mathieu était assis derrière son immense bureau en verre trempé. Il avait retiré sa veste et retroussé les manches de sa chemise blanche. Sur la table, une mallette en aluminium était grande ouverte, laissant entrevoir des liasses compactes de billets de cinq cents euros et plusieurs passeports de couleurs différentes. Il tapait frénétiquement sur son ordinateur portable tout en maintenant son téléphone portable coincé entre son épaule et son oreille.
« Je m’en fous de la météo ! » grondait-il à voix basse mais d’un ton d’une rare violence. « L’aérodrome privé de Toussus-le-Noble doit être prêt pour vingt-deux heures. L’appareil pour Genève est affrété, les plans de vol sont déposés. Si Claire ou ma mère refont surface d’ici là, vos gars s’en occupent proprement. Pas de traces. On liquide tout. »
Un silence. Il écoutait son interlocuteur.
« Non, elle n’ira pas chez les flics. Claire est lâche, elle va essayer de comprendre, elle va chercher à me joindre en pleurant. C’est une idiote sentimentale, elle n’a aucun cran. Quand elle réalisera qu’elle est cernée, ce sera déjà plié. Faites votre boulot. »
Il raccrocha brutalement et balança l’appareil sur le bureau.
“Une idiote sentimentale.”
Ces trois mots eurent l’effet d’un anesthésique total sur ma peur. Toute l’angoisse accumulée depuis l’épisode du taxi s’évapora, remplacée par une détermination glaciale, presque chirurgicale.
Je poussai la porte. Le battant heurta le mur avec un claquement sec qui résonna dans la pièce silencieuse.
Mathieu sursauta violemment, sa main plongeant d’un réflexe foudroyant vers le tiroir supérieur droit de son bureau. Mais en me découvrant sur le seuil, trempée, les cheveux collés aux joues mais le regard droit et inflexible, son geste se figea.
Son visage passa par une palette d’émotions fulgurante : la stupeur, l’effroi, puis ce masque de séduction et d’assurance calculée qu’il maniait à la perfection reprit le dessus.
« Claire… » souffla-t-il en esquissant un demi-sourire rassurant, retirant doucement sa main du tiroir pour la poser bien en vue sur la table. « Mon Dieu, tu es là. Tu m’as fait une peur bleue. Pourquoi es-tu descendue de ce taxi ? Où étais-tu passée ? »
Il se leva, faisant mine de contourner le bureau pour s’approcher de moi, les bras ouverts comme pour m’enlacer.
« Reste où tu es, Mathieu, » dis-je d’une voix monocorde, sans élever le ton mais avec une autorité qui le cloua net sur place. « Fais un pas de plus et je crie. Il y a des gardiens au rez-de-chaussée et Monique a déjà déposé un double de tes faux comptes aux autorités. »
Le mensonge fonctionna instantanément. Mathieu plissa les yeux, son sourire s’éteignant comme une bougie soufflée par une rafale.
« Monique… Elle t’a parlé, » constata-t-il d’une voix soudainement dépouillée de toute chaleur humaine. « Cette vieille folle n’a jamais su tenir sa langue. Elle a passé sa vie à profiter de la fortune de mon père sans jamais vouloir savoir d’où elle venait, et maintenant elle joue les saintes nitouches. »
« Ton père était un escroc, et tu n’es qu’un parasite meurtrier, » répliquai-je en avançant d’un pas pour rester hors de portée mais suffisamment près pour voir l’écran de son ordinateur. « Un vol pour São Paulo ? Quatorze millions d’euros sur des comptes à mon nom ? Tu comptais vraiment me faire tuer cette nuit et me faire porter le chapeau de ton braquage financier ? »
Mathieu soupira. Il passa une main lasse dans ses cheveux impeccablement coiffés, comme un professeur déçu par un élève qui refuse de comprendre une équation simple.
« Tu simplifies tout, Claire. Tu ne comprends rien aux réalités de ce monde. Je ne voulais pas te faire de mal. Pas au début. Mais la pression était devenue intenable. Ces gens de l’Est… ils ne négocient pas. Ils me demandaient des garanties impossibles. Il fallait un fusible. Un bouc émissaire crédible. Qui d’autre que toi ? Tu étais parfaite. Directrice financière respectable, au-dessus de tout soupçon… Si j’avais fui seul, ils auraient traqué ma famille jusqu’au dernier cousin. En faisant croire que tu m’avais volé l’argent et que tu avais péri dans ta fuite, je soldais les comptes. Tout le monde était satisfait. »