J’ouvris la portière et m’assis à l’avant, laissant échapper un long soupir de fatigue tandis que la fraîcheur de l’habitacle venait calmer la morsure de la chaleur de midi.

« Alors ? demanda Marc en tournant la tête vers moi, un stylo bille calé entre les doigts. — Miller est en route pour la maison d’arrêt de Lyon sous escorte renforcée. L’adjoint stagiaire a craqué mais a rendu les armes sans faire de blessés. Il faudra recueillir sa déposition complète cet après-midi, puis contacter l’école de police pour voir dans quelle mesure il a été manipulé ou contraint. — Et pour le reste du réseau ? demanda-t-il en tapotant le carnet de notes posé sur ses genoux. — Le procureur a signé les mandats de perquisition pour la brigade territoriale voisine. Vautier et les deux magistrats ripoux sont en garde à vue depuis quarante minutes. Le pôle de Lyon a pris le relais. L’opération Nettoyage est officiellement un succès complet. »

Marc sourit doucement, un sourire teinté de cette lassitude amère qui accompagne toujours les victoires contre nos propres collègues. « C’est une sale besogne qu’on fait, Jacques. Faire tomber des flics… quand on sait combien de gars honnêtes en bavent sur le terrain pour un salaire de misère et deux insultes par heure de patrouille… — Justement, Marc », répondis-je en posant ma main sur la sacoche en cuir qui contenait les copies des relevés bancaires de Miller. « C’est précisément parce que la majorité des hommes et des femmes qui portent cette tenue sont intègres et dévoués qu’on ne peut pas tolérer un seul Miller. Un seul pourri avec un écusson officiel salit la réputation de dix mille serviteurs de l’État. Quand un policier vole, il ne vole pas seulement de l’argent ; il vole la confiance du peuple dans la République. Et sans cette confiance, il n’y a plus de démocratie, il n’y a plus que la loi du plus fort. »

Marc hocha la tête en silence, comprenant la portée de mes mots. Il passa la première vitesse et débraya lentement.

La voiture quitta l’ombre bienfaisante des grands marronniers et remonta la grand-rue pavée de la commune. Par la vitre entrouverte, je jetais un dernier regard sur la place de la mairie.

Au loin, le jeune livreur avait remonté sa mobylette. Il chargeait son dernier carton avec énergie, sous l’œil encourageant de la marchande de fruits qui lui glissait une pêche juteuse dans la main pour la route. Le meunier riait avec le boulanger, une poignée de main chaleureuse scellant une matinée qui avait commencé sous le signe de la peur et qui s’achevait dans la liberté retrouvée.

Au sommet du clocher de la mairie, sous le grand cadran blanc qui égrenait les heures immuables de la vie des hommes, le drapeau tricolore flottait doucement dans le vent chaud de l’après-midi. Ses trois couleurs, purifiées pour un temps des souillures de la corruption locale, resplendissaient sous la lumière claire d’un jour nouveau.

Je refermai la vitre de la voiture, m’enfonçai dans mon siège et saisis le dossier suivant posé sur le tableau de bord.

Une nouvelle plainte anonyme venait d’atterrir sur mon bureau. Une autre ville, un autre département, un autre uniforme qui oubliait la valeur de son serment.

La berline s’engagea sur l’autoroute en direction du nord, se fondant dans le flot continu des véhicules ordinaires, anonyme parmi les anonymes. Dans l’ombre des institutions, là où la justice ne dort jamais tout à fait, ma journée ne faisait que commencer.

« Vous croyez que j’agissais seul ? Vous croyez vraiment qu’un simple brigadier de canton peut faire plier toute une vallée sans que personne en haut lieu ne tende la sébile ? Si je plonge, Jacques, ou quel que soit votre foutu nom, je n’irai pas au trou tout seul ! Le préfet, deux substituts du procureur, le commissaire divisionnaire et trois maires du canton plongent avec moi ! J’ai consigné chaque centime, chaque enveloppe remise en main propre, chaque date, chaque lieu de rendez-vous dans ce carnet ! Si ces menottes touchent mes poignets, ces pages seront numérisées et transmises à la presse nationale dans l’heure qui suit ! »

Un murmure glacial, lourd d’effroi et de stupeur, traversa les rangs serrés des habitants et des commerçants. Les maraîchers avaient lâché leurs cagettes de fruits ; la bouchère s’était figée sur le pas de sa boutique, son tablier ensanglanté battu par une brise légère ; le vieux meunier, qui venait de subir un contrôle impromptu dix minutes plus tôt, baissait la tête, accablé par l’ampleur du monstre qui dirigeait en réalité leur petite vie tranquille. Le jeune adjoint, le brigadier stagiaire qui avait osé effleurer son étui d’arme quelques secondes plus tôt, fit deux pas en arrière, blanc comme un linceul, ses genoux s’entrechoquant presque dans son pantalon de treillis repassé au pli. Tout le monde attendait une explosion. Tout le monde s’attendait à ce que je perde contenance, à ce que je me jette sur lui pour lui arracher ce papier compromettant, confirmant ainsi que l’État craignait les révélations de cet homme corrompu.

Mais je ne bronchai pas. Pas d’un cil. Pas d’un millimètre.

Je gardai mes deux mains nonchalamment enfoncées dans les poches de mon pantalon de toile grise. Mes yeux ne lâchaient pas les siens, ces iris injectés de sang où l’arrogance d’un demi-dieu de province tentait désespérément de masquer la panique d’un animal acculé dans un cul-de-sac.

Sous le soleil désormais brûlant de onze heures, le silence se fit si profond qu’on entendait distinctement le grincement de la girouette en zinc au sommet du beffroi et le bourdonnement d’une guêpe autour d’un cageot de pêches mûres.

« Ouvrez-le, Miller », dis-je d’une voix posée, presque feutrée, mais d’une netteté métallique qui coupa le souffle de l’assistance.