« Et quant à vos puissants soutiens… » continuai-je en avançant d’un pas vers lui, « le substitut Mercier a été interpellé à son domicile de fonction à six heures et demie, alors qu’il préparait sa valise pour un week-end prolongé en Suisse. Le commandant de votre compagnie a été suspendu de ses fonctions par arrêté ministériel il y a une heure, et le préfet de région est actuellement auditionné dans son propre bureau par l’Inspection Générale des Services de l’État. Vous n’êtes pas un stratège au sommet d’une toile, Miller. Vous n’étiez que le chien de garde, celui qui aboyait le plus fort et qui ramassait les miettes sales sur le trottoir pour faire peur aux honnêtes gens. Et le rideau est tombé. »

Je fis un bref geste de la main en direction des deux hommes en costume sombre qui s’étaient avancés sans un bruit depuis la voiture noire.

« Menottez-le », ordonnai-je.

L’un des inspecteurs s’avança avec une froideur professionnelle. Il saisit le bras droit de Miller, le replia derrière son dos sans résistance, puis fit de même avec le bras gauche. Le clic métallique des menottes à double verrouillage résonna sur la grand-place avec une clarté presque musicale. C’était le bruit que tant de commerçants, tant de jeunes gens sans défense, tant de pères de famille avaient craint pendant des années, utilisé désormais contre celui qui en avait fait un instrument de terreur quotidienne.

À cet instant précis, le jeune adjoint de Miller sembla sortir de sa torpeur. Pris d’un élan de panique irrationnel, voyant son mentor s’effondrer et réalisant sans doute qu’il risquait d’être englouti dans le même gouffre, il porta brutalement la main à son ceinturon, déverrouillant le bouton-pression de son étui de service. Ses yeux écarquillés par la folie de la peur faisaient des allers-retours entre la foule et les agents de l’IGPN.

« Ne m’approchez pas ! cria le gamin, la voix perchée dans les aigus de l’adolescence apeurée. Ne me touchez pas ! Je n’ai rien fait ! Je ne savais rien ! Miller m’obligeait à signer les bordereaux, je n’avais pas le choix, il allait me faire virer de l’école de police ! »

Un cri de panique s’éleva de la foule. Des femmes reculèrent vivement, heurtant les tréteaux des étals de fruits, faisant rouler des dizaines de pommes sur le sol dans un fracas étouffé. Le silence précédent fut balayé par une terreur soudaine. Rien n’est plus dangereux qu’un jeune fonctionnaire inexpérimenté, armé d’un pistolet automatique chambré en neuf millimètres, et persuadé que sa vie est finie.

L’inspecteur de l’IGPN qui n’avait pas encore touché Miller porta instinctivement la main sous son aisselle pour dégainer son arme de service dissimulée.

« Non ! » criai-je avec autorité, en levant fermement la paume vers mes collègues. « Gardez vos armes à l’étui. Tout le monde reste calme. »

Je me tournai vers le jeune adjoint. Il devait avoir vingt-deux ans à tout casser. Il avait les pommettes encore juvéniles parsemées d’acné et des doigts si fébriles qu’ils tremblaient convulsivement sur la crosse de polymère noir de son arme. Il n’avait pas encore tiré le percuteur, mais la tension était si forte qu’un simple faux pas pouvait faire basculer ce jour de marché en bain de sang.

Je m’avançai d’un pas vers lui. Lentement. Visiblement. Sans aucune agressivité.

« Comment t’appelles-tu, fiston ? » demandai-je, ma voix ayant perdu toute son acidité pour prendre une gravité fraternelle, presque paternelle.

Le jeune homme déglutit bruyamment, la sueur coulant sur son nez. « Thomas… Brigadier-stagiaire Thomas… — Écoute-moi bien, Thomas. Regarde autour de toi. Qu’est-ce que tu vois ? Tu vois des gens parmi lesquels tu as probablement grandi. Tu vois le boulanger qui t’a vendu tes premiers croissants, le meunier qui connaît ton père, le livreur qui a l’âge de ton petit frère. Tu as prêté serment pour quoi, Thomas ? Pour protéger un prédateur qui utilisait son insigne pour voler des billets dans la caisse des veuves, ou pour servir la loi ? — Il… il m’a dit que c’était comme ça que la police fonctionnait partout… sanglota presque le jeune gardien, ses épaules secouées de spasmes. Il m’a dit que si je fermais ma gueule, j’aurais ma titularisation sans problème, et que si je parlais, je finirais radié avec un casier monté de toutes pièces… — Il t’a menti, Thomas. Miller mentait à tout le monde. C’est sa spécialité. Mais là, dans cet instant très précis, tu es à la croisée des chemins de ton existence. Soit tu sors cette arme, et tu deviens son complice, un criminel armé qui menace ses concitoyens, et tu finiras ta jeunesse entre quatre murs gris. Soit tu retires ta main de cette crosse, tu fermes cet étui, et tu nous dis tout ce que tu as vu, tout ce qu’il t’a obligé à faire. Tu as l’occasion de sauver ton âme, gamin. Retire ta main. »

Les secondes pesèrent des siècles. Les yeux embués de larmes de Thomas fixèrent mes yeux. Il vit que je ne bluffais pas, mais il vit aussi qu’il n’y avait aucune haine dans mon regard. Juste la loi, implacable mais juste.

Lentement, millimètre par millimètre, ses doigts se desserrèrent de la poignée de son arme. Il retira sa main, la laissa retomber le long de son corps, puis, d’un geste machinal et tremblant, referma le bouton-pression de cuir. Des larmes coulèrent sans retenue sur ses joues, nettoyant deux sillons de poussière sur son visage d’enfant terrifié.

« Bien », dis-je doucement. « Maintenant, assieds-toi sur le marchepied de la camionnette et ne bouge plus. Quelqu’un viendra prendre ta déposition dans un cadre formel. »

Le jeune stagiaire s’effondra presque sur le marchepied du vieux camion de livraison, enfouissant son visage dans ses mains calleuses, incapable de lever les yeux vers ses concitoyens.

Pendant ce temps, Miller était conduit sans ménagement vers la banquette arrière de la berline noire. Avant qu’on ne le pousse à l’intérieur, il tenta un dernier sursaut de fierté mal placée. Il se retourna brusquement, crachant sur les pavés en ma direction.