La voix posée de la juge Moreau mit fin à cet instant d’intimité volée :
« Monsieur Vance. Nous avons en notre possession l’intégralité de vos archives déchiffrées et les rapports graphologiques que votre fiancée a sauvés du feu cette nuit. Vous êtes officiellement disculpé de toute charge d’escroquerie et d’abus de biens sociaux. Le statut de témoin assisté sous protection républicaine vous est accordé avec effet immédiat. »
Samuel releva la tête, la mâchoire serrée, son regard reprenant toute sa lucidité de stratège financier.
« Et mon père ? demanda-t-il. Où est Arthur ? »
La magistrate consulta sa montre-bracelet. Les aiguilles marquaient six heures dix.
« À l’heure exacte où nous parlons, les unités spéciales de la gendarmerie nationale investissent le domaine de Bellevue. Son jet privé a été cloué au sol sur le tarmac de l’aérodrome d’affaires par un avis de blocage douanier. Arthur Vance ne quittera pas le territoire national autrement que dans un fourgon cellulaire. »
Un silence solennel s’abattit sur la pièce, bientôt interrompu par la sonnerie d’un émetteur-récepteur radio sur le ceinturon du capitaine de police.
« Centrale pour commandement Moreau. Interpellation effectuée au domaine de Bellevue à six heures et huit minutes. L’intéressé a été appréhendé dans son bureau alors qu’il préparait des malles d’archives personnelles. Aucune résistance armée. Transfert en cours vers le pôle financier métropolitain. »
Victoria laissa échapper un long soupir qui semblait libérer des années d’oppression et d’humiliations quotidiennes. C’était terminé. L’ogre qui avait dévoré leur enfance et souillé leur patronyme venait enfin de tomber dans la fosse qu’il avait lui-même creusée pour son fils.
Six mois plus tard.
Le soleil éclatant de la fin du printemps faisait scintiller les eaux calmes du golfe marin où nous avions choisi de nous retirer temporairement, loin des flashs incessants des journalistes et du tumulte médiatique qui avait accompagné l’ouverture du grand procès financier.
L’empire Vance avait été démantelé morceau par morceau par les administrateurs judiciaires. Les millions d’euros détournés avaient été en grande partie restitués aux collectivités spoliées, tandis qu’Arthur Vance attendait désormais son jugement depuis l’aile d’isolement d’un établissement pénitentiaire de haute sécurité, abandonné par tous les courtisans politiques qu’il avait jadis engraissés de ses prébendes. Victoria, désormais titulaire d’une part légitime de la succession maternelle enfin reconnue par les tribunaux, s’était envolée pour Montréal afin d’y reprendre ses études d’architecture, le visage libéré de toute ombre.
Sur la terrasse baignée d’embruns d’une vieille maison en pierre surplombant les vagues, Samuel ajustait le col de sa chemise de lin blanc en regardant l’horizon infini. Il s’était débarrassé de ses costumes sombres de la métropole, et son teint avait repris les couleurs dorées des hommes qui dorment du sommeil du juste.
Je sortis sur la terrasse, tenant à la main un bouquet d’anémones sauvages fraîchement cueillies dans les collines environnantes. Je portais une robe simple en dentelle d’un blanc pur, sans traîne ostentatoire ni diamants superflus. Deux témoins, les cloches lointaines de la chapelle du village et le ressac de la mer suffisaient à notre bonheur.
Samuel se retourna en entendant mes pas sur les dalles chauffées par le soleil. Son visage s’illumina de ce sourire franc, pur et désarmant qui était désormais le seul maître de notre avenir.
« Tu es magnifique, Scarlett, dit-il en s’avançant vers moi pour prendre mes mains dans les siennes. Quand je pense qu’il y a six mois, je me préparais à entrer dans une cellule en croyant que je t’avais perdue pour toujours… »
« Tu n’as jamais été doué pour les mensonges, Samuel, répondis-je avec une moue amusée tout en glissant une fleur bleue à sa boutonnière. Mais tu es exceptionnel pour choisir les personnes qui partagent ta vie. »
Il rit doucement, un rire léger et libéré de tout fardeau, avant de poser ses lèvres sur les miennes sous la brise tiède du grand large. La police avait détruit le cauchemar d’Arthur Vance sous mes yeux lors de ce grand bal de dupes, mais c’était sur les cendres de ce passé calciné que nous bâtissions enfin notre propre vérité, libre, inébranlable et sans fin.