Je serrai le cuir du volant jusqu’à m’en blanchir les phalanges. La colère, vive et cuisante, disputait la place à une terreur sourde. Une heure plus tôt, je me voyais encore en fiancée bafouée, prête à jeter au visage de l’homme que j’aimais tout le mépris qu’inspire la trahison. Quelle ironie tragique. Samuel n’était pas un amant infidèle esquissant des pas de danse dans le dos de sa future épouse, mais un fils acculé, un frère prêt à tout sacrifier pour arracher sa sœur cadette aux griffes d’un patriarche monstrueux. Arthur Vance. Ce nom, que Samuel n’avait jamais prononcé devant moi qu’avec une réticence ombrageuse en prétendant que son géniteur n’était plus qu’un souvenir lointain, venait de faire irruption dans notre réalité pour tout pulvériser.
« Scarlett, tu ne comprends pas ce dont il est capable, murmura soudain Victoria, les yeux rougis fixant le vide par la vitre latérale. Arthur n’a pas seulement de l’argent. Il possède des magistrats, des capitaines de police, des inspecteurs des finances. Il contrôle les flux logistiques du port franc et la moitié des marchés publics régionaux. Samuel a passé deux ans à rassembler des pièces comptables, des relevés de comptes offshore aux îles Caïmans et des enregistrements de réunions clandestines. Si mon père découvre qu’il n’a pas réussi à faire taire Samuel une bonne fois pour toutes, il le fera empoisonner ou étrangler dans les douches du centre pénitentiaire avant même sa première comparution devant le juge d’instruction. »
Je ne répondis pas immédiatement. Mon esprit fonctionnait à un rythme vertigineux, reliant les fragments épars des derniers mois : les nuits blanches de Samuel, ces cernes profonds qu’il dissimulait derrière un sourire las, ses absences inopinées, ces coups de téléphone qu’il prenait à voix basse sur le balcon en grelottant dans la nuit d’hiver, et surtout ce refus obstiné de mêler sa famille à notre projet de mariage. Il ne me trompait pas. Il m’érigeait un rempart protecteur, me maintenant délibérément dans une ignorance bienheureuse pour m’éviter de devenir une cible.
« Il ne mourra pas cette nuit, Victoria, dis-je d’une voix plus ferme que ne l’étaient mes entrailles. Mais nous ne détruirons rien. Détruire ces dossiers reviendrait à signer son arrêt de mort civile, à lui coller vingt ans de réclusion criminelle pour banqueroute frauduleuse et détournement de fonds publics à la place de ton père. Et une fois les preuves disparues, Arthur n’aurait plus aucune raison d’épargner Samuel. Nous devons contourner le piège. »
Nous arrivâmes devant l’immeuble d’affaires où Samuel louait un étage modeste pour son cabinet d’expertise comptable et de conseil financier. Situé dans une artère discrète en bordure du quartier d’affaires, le bâtiment de pierre de taille paraissait désert à cette heure avancée. Les fenêtres étaient sombres, à l’exception de la guérite vitrée du gardien de nuit au rez-de-chaussée.
Je coupai le moteur et éteignis les feux. Mon regard scruta l’environnement immédiat. À une cinquantaine de mètres en amont, stationnée sous l’ombre projetée d’un platane dépouillé, une berline noire aux vitres teintées laissait échapper un mince filet de fumée blanche par son pot d’échappement. Le moteur tournait au ralenti. Deux silhouettes massives se découpaient à peine à travers le pare-brise.
« Ils sont déjà là, soufflai-je en retenant le bras de Victoria qui s’apprêtait à ouvrir sa portière. Regarde cette voiture noire. Arthur a placé des guetteurs. Si nous montons ensemble ou si nous semblons paniquées, ils interviendront avant même que nous n’ayons atteint l’ascenseur. »
Victoria réprima un sanglot et porta la main à sa gorge, la panique la paralysant de nouveau. « Alors tout est fini… Si nous n’obéissons pas, il appellera ses hommes à l’intérieur de la prison. »
« Non, répliquai-je avec une lucidité glaciale qui m’étonna moi-même. Ton père m’a ordonné de détruire les preuves en sachant que j’avais les clés. Les hommes dehors ont sans doute pour consigne de vérifier si quelqu’un monte, ou d’intercepter quiconque tenterait de sortir avec des dossiers volumineux. Ils s’attendent à ce que je sois une future mariée effondrée, prête à courber l’échine pour sauver son fiancé. Nous allons jouer ce rôle, mais selon nos propres règles. »
J’ouvris ma boîte à gants. À l’intérieur reposait mon petit carnet d’adresses personnel, une clé USB professionnelle haute capacité que j’utilisais pour mon travail de restauratrice d’art ancien, et un double des badges d’accès de Samuel. Je retirai mes talons hauts aiguilles pour enfiler une paire de mocassins souples que je gardais toujours dans le coffre.
« Victoria, écoute-moi attentivement. Tu restes allongée sur la banquette arrière, hors de vue. Si dans vingt minutes je ne suis pas redescendue, ou si tu vois ces hommes sortir de leur véhicule pour entrer dans l’immeuble, tu démarres avec le double des clés que je te laisse sur le contact et tu roules directement jusqu’au consulat ou vers le siège régional du quotidien d’investigation métropolitain. Ne cherche pas à m’attendre. »
Sans lui laisser le temps de protester, je sortis de la voiture, prenant soin de laisser mes épaules voûtées et d’adopter une démarche chancelante, feignant d’essuyer des larmes imaginaires avec le pan de mon étole. Du coin de l’œil, je vis une lueur orange s’allumer à l’intérieur de la berline ennemie : le passager venait d’écraser un mégot pour se redresser. Ils m’observaient. Parfait. Ils voyaient exactement ce qu’Arthur Vance voulait voir : une femme dévastée qui venait exécuter une sentence imposée pour préserver la vie de son promis.
Je franchis la lourde porte vitrée du hall. Le gardien, un homme d’âge mûr nommé Henri qui connaissait bien Samuel, leva les yeux de son écran de télévision avec un air surpris.
« Bonsoir Madame Scarlett… Vous venez bien tard. Monsieur Samuel n’est pas avec vous ? »
« Non, Henri, murmurai-je d’une voix feinte et éraillée. Samuel a oublié des dossiers fiscaux urgents pour une audience qui a lieu demain à la première heure. Il m’a demandé de monter les chercher dans son bureau. »