L’agent de sécurité fronça légèrement les sourcils, mais mon visage familier et la bague étincelante à mon doigt dissipèrent toute méfiance. Il actionna le portillon électromagnétique d’un hochement de tête compatissant, m’évitant d’avoir à signer le registre des entrées nocturnes.
Je m’engouffrai dans l’ascenseur. Durant l’ascension vers le quatrième étage, les secondes s’étirèrent comme des heures. Le miroir de la cabine me renvoya l’image d’une femme méconnaissable : le mascara avait coulé sous mes cils, mes cheveux châtains retenus par des épingles d’argent commençaient à s’échapper en mèches rebelles, mais dans mes prunelles claires brûlait un feu farouche que je ne m’étais jamais connu. Samuel m’avait protégée avec une loyauté sans faille, encaissant seul les coups d’un tyran familial pendant que nous choisissions des nappes en lin et des faire-part de mariage. C’était désormais à mon tour de lui payer sa dette d’honneur et d’amour.
Les portes métalliques coulissèrent avec un tintement feutré. Le quatrième étage baignait dans une obscurité totale, seulement atténuée par les reflets de la lune filtrant à travers les baies vitrées de l’open space. Je ne touchai à aucun interrupteur pour ne pas alerter les guetteurs restés sur le trottoir d’en face. Éclairant mes pas avec le faible faisceau lumineux de mon téléphone, j’avançai d’un pas feutré sur la moquette épaisse jusqu’à la double porte en chêne marquant l’entrée du bureau directorial de Samuel.
J’insérai la petite clé dorée dans la serrure supérieure, puis composai le code d’accès à quatre chiffres sur le boîtier numérique mural : la date de notre première rencontre au musée des Beaux-Arts, un souvenir qu’il avait transformé en bouclier. Le pêne se déverrouilla avec un déclic sec.
L’intérieur du bureau sentait le tabac blond, le cuir vieilli et l’essence de cèdre, cette odeur familière qui était pour moi synonyme de sécurité et de tendresse. Voir cet espace intime me serra la gorge d’une angoisse presque physique. Sur son sous-main en cuir reposait notre portrait encadré, pris l’été précédent sur une falaise venteuse de Bretagne. Samuel y souriait avec cette franchise éclatante qui m’avait fait capituler dès les premiers instants. Combien de souffrances ce regard masquait-il déjà à cette époque ?
Je me détournai immédiatement de l’image pour me concentrer sur l’objectif. Derrière la grande bibliothèque garnie de volumineux traités de droit commercial et d’annuaires de jurisprudence se trouvait un panneau coulissant dissimulant le coffre-fort mural ignifugé. Samuel ne m’avait jamais formellement donné la combinaison, mais un soir d’automne, un peu mélancolique après une journée visiblement éreintante, il m’avait dit avec une gravité inhabituelle : « Scarlett, si un jour le ciel me tombe sur la tête, souviens-toi que tout ce qui compte dans ma vie commence le jour où tu as accepté mon bouquet d’anémones bleues. »
Ce jour-là était le 18 mai. J’alignai les disques mécaniques du coffre : 1-8-0-5. Un déclic sourd retentit au cœur du mécanisme blindé. La lourde porte d’acier s’ouvrit sans résistance.
À l’intérieur reposaient trois classeurs d’archivage noirs aux étiquettes anonymes, un magnétophone à micro-cassettes, deux disques durs externes cryptés et un passeport établi au nom de Victoria avec un visa de long séjour pour le Canada. Je sortis le premier classeur et le posai sur le bureau. En feuilletant rapidement les pages sous la lueur blafarde de mon écran, la monstruosité de la machination m’apparut dans toute son horreur administrative.
Arthur Vance avait utilisé la société de conseil de son fils comme un réceptacle aveugle pour masquer des opérations de blanchiment d’argent à l’échelle internationale. Des contrats de sous-traitance fictifs pour des infrastructures portuaires, des surfacturations systématiques reversées sur des comptes numérotés au Luxembourg, et surtout, des dizaines de bordereaux bancaires où la signature de Samuel avait été imitée avec une précision d’orfèvre. Mais Samuel n’était pas resté passif. Entre les relevés falsifiés, il avait glissé des rapports d’expertise graphologique certifiés par des tiers indépendants, des attestations notariales authentiques, et une série de virements bancaires prouvant que les fonds détournés finissaient tous, sans exception, sur les comptes personnels de prête-noms travaillant pour Arthur.
Pire encore, une chemise cartonnée rouge contenait la retranscription sténographique d’écoutes téléphoniques privées. Arthur Vance y donnait des ordres explicites à des intermédiaires véreux pour acheter le silence de hauts fonctionnaires et organisait l’isolement total de sa fille Victoria, qu’il menaçait d’internement psychiatrique forcé si elle révélait l’existence de son frère illégitime et de la fortune spoliée à leur mère défunte.
Ces documents étaient une bombe judiciaire capable d’anéantir l’empire Vance et de décapiter tout un réseau de corruption politique. Si je les brûlais dans la corbeille en métal comme me l’avait ordonné la voix au téléphone, la vérité disparaîtrait avec eux, et Samuel croupirait sous les verrous pour le restant de ses jours.
Soudain, mon téléphone vibra avec insistance contre ma paume. C’était à nouveau le numéro masqué. Mon cœur manqua un battement. Je pris une profonde inspiration pour maîtriser le tremblement de ma mâchoire avant de décrocher.
« Scarlett. Vous êtes dans la pièce. Nos hommes voient les reflets de vos pas à travers les stores. »
La voix d’Arthur Vance suintait un calme aristocratique terrifiant, une courtoisie glacée qui ne laissait transparaître aucun doute quant à son impunité.
« Je suis devant le coffre, répondis-je en feignant un souffle saccadé et une terreur panique. J’ai… j’ai trouvé les dossiers noirs. Il y en a trop, je ne peux pas tout faire disparaître en quelques secondes ! »
« Ne discutez pas les détails techniques avec moi, jeune femme, rétorqua la voix sans élever le ton. Prenez le bidon d’alcool à brûler rangé sous le meuble de l’évier de la kitchenette. Mettez le feu à l’ensemble dans l’âtre décoratif ou sur le sol en carrelage. Quand mes hommes verront la fumée s’élever et l’alarme incendie s’activer au quatrième étage, ils donneront le signal. À cet instant précis, mon avocat retirera la plainte incidente pour abus de biens sociaux et fournira un certificat de transaction financière qui annulera le mandat de dépôt contre mon cher Samuel. Si dans dix minutes rien ne brûle, une équipe interviendra en détention provisoire pour faire passer son décès pour un règlement de comptes tragique entre prévenus. Êtes-vous disposée à assumer la fin de votre mariage avant même d’avoir porté votre voile ? »