« Il y a une personne, dis-je en fixant le reflet des réverbères sur la vitre. Une personne dont Samuel m’a parlé un jour, presque par inadvertance, en évoquant les rares magistrats incorruptibles de ce pays : la juge Hélène Moreau. Elle préside la chambre financière du parquet national indépendant. Elle a tenté d’épingler Arthur il y a cinq ans lors d’un scandale de marchés publics, mais le dossier avait été classé sans suite faute de documents internes authentifiés. Elle habite dans le faubourg résidentiel de l’Est. Samuel conservait son contact personnel d’urgence dans un dossier crypté sous le libellé ‘Recours ultime’. »
Je sortis mon ordinateur portable de veille que j’avais toujours avec moi lors de mes déplacements d’expertise, branchai le premier disque dur et utilisai la clé de déchiffrement que Samuel m’avait un jour murmurée sous forme de boutade, affirmant qu’elle protégeait ses comptes d’épargne : le nom de notre premier chien et l’adresse de notre futur foyer. Le dossier s’ouvrit instantanément. Une adresse privée y était répertoriée, accompagnée d’un numéro de ligne directe sécurisée.
Je composai le numéro sans hésiter. Il était minuit passé de vingt minutes. Après six tonalités qui me parurent interminables, une voix féminine, rauque de sommeil mais immédiatement tranchante, décrocha.
« Allô. Qui appelle sur cette ligne à une heure pareille ? »
« Madame la juge Moreau, je vous prie de m’excuser pour cette intrusion. Je m’appelle Scarlett Miller. Je suis la fiancée de Samuel Vance. Je suis en ce moment même dans une voiture avec sa sœur Victoria, et j’ai sous les yeux l’intégralité des preuves matérielles, des comptes miroirs et des faux en écriture publique orchestrés par Arthur Vance pour détruire son fils et masquer le détournement des fonds de l’Union métropolitaine. »
Un silence pesant s’installa au bout du fil. On entendit le froissement d’un drap, puis le bruit mat d’un commutateur de lampe de chevet qu’on allume.
« Samuel a été arrêté ce soir au bal de charité du palais de marbre, n’est-ce pas ? demanda la juge d’une voix qui avait perdu toute trace de somnolence pour devenir aussi acérée qu’un scalpel. La rumeur est déjà parvenue jusqu’à mes oreilles par des canaux officieux. On m’a annoncé un flagrant délit pour malversations financières massives. »
« C’est un coup monté de toutes pièces par son père, Madame la juge ! intervins-je avec passion. Samuel a été piégé par des signatures imitées et des virements miroirs. Nous avons les enregistrements audios de son père ordonnant ces manipulations, ainsi que les rapports de contre-expertise graphologique. Arthur Vance vient de me menacer de mort et a tenté de me faire détruire ces pièces sous la promesse de libérer Samuel. Si nous n’agissons pas immédiatement, Samuel ne survivra pas à sa première nuit de garde à vue. »
Un nouveau silence dura plusieurs secondes, durant lesquelles mon cœur semblait cogner contre mes côtes avec une violence inouïe.
« Où êtes-vous exactement ? » ordonna la juge Moreau.
« Sur la rocade sud, nous roulons vers l’est. »
« Ne venez pas à mon domicile privé. Il est fort probable que des agents de renseignement privés travaillant pour Vance surveillent les abords de ma propriété. Dirigez-vous vers le couvent des Carmélites de la colline Saint-Jean. C’est un lieu neutre où je me rends parfois pour travailler au calme. J’ai les clés de la bibliothèque annexe. J’y serai dans vingt minutes avec deux officiers de la police judiciaire nationale détachés à mon service personnel d’investigation. Si ce que vous détenez est authentique, cette nuit ne marquera pas la fin de Samuel, mais la chute d’un empire pourri jusqu’à la racine. »
Elle raccrocha net.
Je me tournai vers Victoria dont les mains s’étaient enfin stabilisées sur la direction. « Prends la bretelle vers la colline Saint-Jean. Nous avons une issue. »
L’ascension vers le vieux couvent se fit dans une pénombre presque totale, loin des néons agressifs du centre-ville. La bâtisse séculaire en granit sombre se dressait au sommet d’un promontoire boisé, surplombant la métropole qui scintillait dans la vallée comme une mer de braises lointaines. Victoria gara la voiture sous l’ombre protectrice des hauts cyprès du cimetière attenant.
Nous sortîmes sans faire de bruit. Le vent d’altitude était mordant, transperçant le satin de ma robe et collant le tissu trempé de suie à ma peau glacée. Quelques instants plus tard, deux phares discrets balayèrent la grille latérale. Une berline banalisée s’engagea dans l’allée gravillonnée, suivie d’un break sombre transportant trois personnes.
Une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un trench-coat ceinturé avec rigueur, les cheveux gris coupés court et le regard d’acier, descendit la première. C’était la juge Moreau. Elle était escortée par deux hommes en civil dont la posture vigilante et les étuis sous les aisselles ne laissaient aucun doute sur leur fonction d’élite.
« Mademoiselle Miller ? Mademoiselle Vance ? » lança-t-elle à mi-voix en s’avançant d’un pas décidé vers nous.
« C’est nous, Madame la juge, répondis-je en désignant le sac lourd que je portais contre ma poitrine. Tout est là. »
Elle nous fit signe de la suivre à travers une porte basse en chêne clouté ouvrant sur le scriptorium du couvent. L’endroit était austère, éclairé par de simples lampes halogènes de travail posées sur de grandes tables monastiques en noyer.
Sans perdre une seconde, la juge Moreau brancha l’un de ses propres ordinateurs de service et y connecta notre disque dur, tandis que les deux policiers judiciaires entreprenaient de feuilleter méthodiquement les classeurs sous des loupes éclairantes. Le silence studieux de la pièce n’était rompu que par le crépitement des claviers et le froissement des documents financiers.
Au fur et à mesure que les minutes s’égrenaient, le visage de la magistrate se durcissait, adoptant une expression d’une gravité implacable.