« Non ! Ne lui faites pas de mal, par pitié ! Je le fais tout de suite ! » m’écriai-je avant d’interrompre brusquement la communication.
Mes mains étaient trempées de sueur froide. Dix minutes. Je n’avais pas le temps de copier l’intégralité des milliers de pages papier, mais les disques durs externes contenaient sans aucun doute des images numérisées de chaque pièce maîtresse avec leurs métadonnées temporelles inaltérables.
J’insérai les deux disques durs externes et le magnétophone dans ma pochette de soirée, mais l’objet était trop petit et laissait dépasser les connectiques métalliques. Je déchirai la doublure de soie de mon manteau avec mes dents pour y glisser les disques durs au plus près de mon flanc, les maintenant fermement avec l’écharpe nouée autour de ma taille.
Puis, mon regard se posa sur les trois épais classeurs d’archivage. Il me fallait du feu. Il me fallait de la fumée pour donner l’illusion parfaite aux guetteurs postés dans la rue que leur sinistre besogne était accomplie.
Je me précipitai vers les étagères contenant les archives ordinaires du cabinet : des formulaires d’impôts caducs, de vieux relevés de TVA sans valeur et des rames de papier vierge destinées aux imprimantes. J’en entassai une quantité astronomique dans un grand bac de recyclage en métal situé près de la photocopieuse. J’ouvris les classeurs noirs, en arrachai les pages de garde anodines et les intercalaires cartonnés pour les jeter au sommet du bûcher improvisé, tout en conservant les véritables liasses incriminantes que je glissai en paquet serré au fond de mon sac à main de grand format, laissé dans un placard lors de ma dernière visite.
Je courus à la kitchenette, m’emparai de la bouteille d’alcool ménager et en aspergeai généreusement les rames de vieux brouillons. Mes doigts tremblaient tellement que je faillis faire tomber le briquet publicitaire que Samuel gardait dans le tiroir de son secrétaire.
La flamme jaillit. Je l’approchai du papier imbibé.
Une gerbe de feu rougeoyante monta instantanément vers le plafond avec un souffle chaud et puissant. Une épaisse fumée âcre commença à envahir la pièce, montant rapidement vers le détecteur thermo-optique fixé au plafond.
Bip. Bip. Bip.
Puis le hurlement strident de la sirène d’évacuation déchira le silence nocturne de l’immeuble, accompagné du clignotement rouge des flashs stroboscopiques d’alarme. L’illusion était totale. De la rue, les vitres du quatrième étage laissaient apparaître les lueurs dansantes d’un incendie destructeur.
Je refermai la porte du bureau directorial à double tour pour ralentir la propagation de l’air, empoignai mon sac bourré de pièces maîtresses et m’engouffrai dans la cage d’escalier de secours, refusant d’emprunter l’ascenseur désormais verrouillé par la sécurité automatique.
Je dévalai les marches quatre à quatre, étouffant un cri de douleur alors qu’un faux pas me tordait la cheville sur le béton brut. La douleur était aiguë, mais l’adrénaline la submergeait aussitôt. En atteignant le rez-de-chaussée, je constatai que le hall était désert : Henri s’était précipité dehors en entendant la sonnerie d’alarme pour appeler les sapeurs-pompiers.
Je franchis la porte de sortie de service donnant sur la ruelle latérale, évitant ainsi le trottoir principal où stationnait la berline noire. L’air frais de la nuit me fouetta le visage comme une gifle salutaire. À travers les grilles métalliques du passage, j’aperçus les deux hommes en costume sombre sortir précipitamment de leur voiture, les yeux levés vers le quatrième étage d’où s’échappait une fumée noire par les impostes automatiques de désenfumage. L’un d’eux portait un téléphone à l’oreille en souriant d’un air satisfait.
Ils croyaient avoir gagné. Ils pensaient que l’orgueil et la cupidité d’Arthur Vance venaient de balayer d’un revers de main deux années d’efforts acharnés.
Je me faufilai le long des murs ombragés jusqu’à notre voiture. Victoria poussa un cri d’effroi étouffé en me voyant surgir, le visage noirci de suie et les vêtements empestant la fumée, avant de m’ouvrir immédiatement la portière passager.
« Démarre ! ordonnai-je à voix basse en m’effondrant sur le siège. Passe par le quai fluvial, éteins le tableau de bord et ne mets les phares qu’une fois sortie de cette rue ! »
Victoria engagea la première vitesse avec une habileté surprenante pour une jeune femme que je croyais brisée quelques minutes plus tôt. Le véhicule s’éloigna silencieusement dans le dédale des ruelles étroites, laissant derrière nous le concert lointain des premières sirènes de pompiers qui convergeaient vers l’immeuble.
« Tu as tout détruit ? me demanda-t-elle, les larmes roulant à nouveau sur ses joues blêmes. Samuel est sauvé, mais… mon père va s’en sortir indemne, n’est-ce pas ? »
Pour toute réponse, j’ouvris mon sac et en tirai les deux disques durs externes ainsi que les liasses épaisses de transactions bancaires clandestines frappées du sceau officiel des paradis fiscaux.
« Ton père n’a rien gagné du tout, Victoria. Il a simplement acheté une trêve de quelques heures en croyant m’avoir manipulée. Mais nous n’avons pas le droit à l’erreur. Samuel est actuellement en garde à vue au commissariat central ou transféré au dépôt du tribunal. Arthur va découvrir la supercherie dès que les experts de son assurance ou ses complices au sein de la police lui diront que le coffre a été retrouvé vide de ses dossiers originaux. Nous devons frapper avant l’aube. »
« Mais vers qui nous tourner ? s’écria Victoria en évitant de justesse un camion de livraison sur le boulevard extérieur. Je te l’ai dit, la hiérarchie policière locale est sous son contrôle ! Si nous déposons ces disques au commissariat de quartier, ils disparaîtront dans un tiroir avant le lever du soleil. »
C’était une réalité brutale. Dans les hautes sphères du pouvoir régional, Arthur Vance était un mécène respecté, un donateur incontournable des campagnes électorales et un intime du procureur général territorial. Présenter ces preuves par la voie hiérarchique ordinaire revenait à jeter un pavé dans un marais empoisonné où nous nous enliserions mortellement.