Derrière elle, Vittorio Walker se tenait en faction, un fusil automatique en bandoulière, les mains posées sur la crosse avec une décontraction glaciale qui fit reculer instantanément les trois officiers de sécurité présents dans la salle.
Un silence de mort s’abattit sur l’assemblée. Les mâchoires se décrochèrent. Plusieurs directeurs se levèrent d’un bond, renversant leurs dossiers sur le tapis épais.
Richard Vance poussa un gémissement étranglé, portant la main à son cœur comme s’il venait de voir un spectre surgi des enfers.
« Emma… » balbutia-t-il, les lèvres bleuies.
Arthur Pendelton resta immobile, la plume suspendue à quelques millimètres du vélin précieux. Pour la première fois depuis trente ans, la terreur pure décomposa son masque d’aristocrate impassible.
« Tu disais que les héritiers étaient morts, Arthur ? » lança Emma. Sa voix, claire, tranchante, résonna dans le sanctuaire feutré du pouvoir financier comme un couperet sur l’échafaud.
Elle avança pas à pas, ignorant la douleur insoutenable qui martelait son ventre à chaque enjambée. Elle ne baissa pas les yeux une seule seconde.
« Voici Liam et Noah Walker, » continua-t-elle en désignant ses fils. « Nés vivants et viables ce matin à 3 heures 14 à l’hôpital Saint-Jude, malgré les tentatives de mon propre père et de mon propre frère de les arracher à leur mère pour ton compte ! »
« C’est une intrusion illégale ! Sécurité ! Faites évacuer cette folle ! » s’écria Pendelton, sa voix déraillant soudain dans les aigus. « Cette femme est délirante, elle est sous le choc d’un traumatisme obstétrique grave ! »
« Pas un geste, » rugit Vittorio en faisant claquer la culasse de son arme. Le son sec et métallique fit pâlir les agents de sécurité de la tour, qui levèrent immédiatement les mains en l’air, refusant de mourir pour un directeur financier en disgrâce.
Emma s’arrêta juste devant Pendelton. Elle posa violemment sur la table la clé USB d’Ethan, à côté de l’encrier de cristal.
« Représentants de la Commission des opérations de bourse et du ministère de la Justice, » dit-elle en fixant les deux hommes en costume sobre assis à mi-table. « Sur cette clé se trouvent les relevés des comptes miroirs de Zurich, les enregistrements des conversations téléphoniques entre Arthur Pendelton et les techniciens qui ont désactivé les freins de la voiture de mon mari, ainsi que le contrat d’annulation de dette passé avec mon père en échange du rapt de mes enfants. »
Pendelton tenta de balayer la clé d’un revers de manche, mais Emma saisit son poignet avec une poigne d’acier que l’instinct de survie rendait implacable. Elle lui tordit le bras contre la table, appuyant son poids dessus jusqu’à ce que le vieil homme pousse un cri de douleur étouffé.
« Tu as tué Ethan, » murmura-t-elle, son visage à quelques centimètres de celui du traître. « Tu as transformé mon père en ordure. Mais tu n’auras ni cette entreprise, ni mes enfants, ni ma vie. »
Elle inséra elle-même la clé dans le terminal central incrusté dans la table de conférence et posa son pouce sur le lecteur biométrique optique qui clignotait en rouge.
L’écran s’illumina instantanément en vert émeraude.
ARTICLE 17 ACTIVÉ.CONTRÔLE TOTAL DU SÉQUESTRE TRANSFÉRÉ À : EMMA VANCE-WALKER.TRANSMISSION FÉDÉRALE EN COURS (100%).
Sur les téléviseurs muraux diffusant en direct les chaînes d’information financière de Bloomberg et CNBC, les bandeaux rouges d’urgence commencèrent à défiler en bas de l’écran : le cours des actions Val-d’Or venait d’être suspendu par la Bourse de New York sur réquisition immédiate du procureur général, tandis que des mandats d’arrêt fédéraux tombaient en cascade sur l’ensemble de l’équipe exécutive.
Des bruits de pas lourds et ordonnés retentirent dans le couloir principal. Une douzaine d’agents du FBI, gilets pare-balles bleus et armes au poing, firent irruption dans la salle du conseil par les ascenseurs principaux.
L’agent spécial en tête s’avança directement vers Pendelton.
« Arthur Pendelton, Richard Vance, Mark Vance, vous êtes en état d’arrestation pour complot en vue de commettre un assassinat, tentative d’enlèvement d’enfants et fraude financière fédérale en bande organisée. »
Richard s’effondra sur sa chaise en sanglotant, cachant son visage ravagé dans ses mains tremblantes. Mark tenta de balbutier une excuse, mais deux agents le plaquèrent contre la baie vitrée sans ménagement pour lui passer les menottes.
Pendelton, maintenu par les fédéraux, releva la tête vers Emma. Ses yeux crachaient du venin.
« Tu crois que tu as gagné, petite fille ? Tu n’es rien ! Tu es une étrangère dans ce monde ! Les autres associés te dévoreront vivante avant la fin de l’année ! »
Emma ne sourcilla pas. Elle se redressa de toute sa taille, sentant la présence protectrice et inébranlable de Vittorio juste derrière son épaule droite.
« Les autres associés apprendront très vite ce qu’il en coûte de s’en prendre à une mère Walker, » répondit-elle d’une voix glaciale. « Emmenez-les. »
VII. Le Dernier Regard
Le couloir de l’étage s’était transformé en une ruche bourdonnante d’agents fédéraux, d’experts légistes saisissant les disques durs et de secrétaires pétrifiées.
Tandis qu’on le poussait vers l’ascenseur de service sous bonne escorte, Richard Vance s’arrêta un instant. Il leva ses yeux rougis et suppliants vers sa fille.
« Emma… s’il te plaît… pardonne-moi… je voulais juste sauver notre famille de la ruine… ils allaient nous tuer si je refusais… »
Emma le regarda fixement. Dans ses yeux, il ne trouva ni haine, ni larmes, ni pitié. Seulement un désert infini, plus froid que la glace des montagnes.
« Tu n’as plus de fille, Richard, » dit-elle simplement. « Et ces enfants n’ont pas de grand-père. Pour nous, tu es mort dans cette chambre d’hôpital au moment où tu as tourné la clé dans la serrure. »
Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur les visages brisés des deux traîtres.
Emma sentit alors ses genoux fléchir. La tension titanesque qui l’avait maintenue debout pendant ces douze heures d’enfer retomba d’un coup, laissant place à l’épuisement absolu et aux morsures de sa chair meurtrie.