Vittorio jeta un regard à l’arrière, fixant le visage blême mais résolu d’Emma.
« Tu peux marcher ? » demanda-t-il, l’air d’une effrayante gravité.
« S’il le faut pour les sortir d’ici, je courrai, » répondit-elle entre ses dents serrées.
« Bien. Chauffeur, fais sauter les fumigènes de défense latérale et active la purge d’huile. Quand le rideau sera levé, tu sortiras par la droite et feras diversion vers la rambarde. Emma, tu prends les deux couveuses. Elles sont équipées de harnais doubles. Tu restes dans mon ombre et tu ne te retournes sous aucun prétexte. »
L’ordre tomba comme un couperet. Une déflagration sourde retentit sous le châssis, et d’épaisses volutes de fumée blanche et opaque envahirent l’espace entre les véhicules, dissimulant complètement le pont dans un brouillard artificiel impénétrable.
Le chauffeur ouvrit brusquement sa portière, tirant en rafale avec son arme de poing pour attirer les tirs ennemis. Des éclairs de feu déchirèrent la brume. Le chauffeur s’effondra presque instantanément, criblé de balles, mais son sacrifice offrit les trois secondes nécessaires.
Vittorio jaillit du véhicule avec une agilité stupéfiante pour son âge. Il ouvrit le feu avec une précision clinique : deux silhouettes basculèrent dans le vide, frappées à la gorge et à la tête à travers la brume.
Emma s’extirpa de la banquette, chaque fibre de ses muscles abdominaux déchirés semblant s’enflammer. Les deux harnais portant les couveuses pesaient lourd contre sa poitrine, mais elle ne sentait rien d’autre que les battements paniqués de son cœur et le souffle ténu de ses enfants contre son flanc.
Ils longèrent la glissière de sécurité du pont, glissant sur le bitume rendu visqueux par l’huile et la pluie, s’enfonçant dans les ténèbres boisées de l’autre côté de la culée du pont, là où le fleuve grondait cinquante mètres plus bas dans le noir absolu.
Derrière eux, une grenade thermique s’enclencha, pulvérisant le Suburban dans une boule de feu titanesque qui illumina la nuit d’une lueur d’apocalypse.
III. Les Secrets du Pavillon de Blackwood
L’aube ne fut qu’un dégradé de gris sale filtrant à travers les frondaisons épaisses des pins centenaires. Perché sur un éperon rocheux surplombant une vallée oubliée, le pavillon de Blackwood ressemblait davantage à un bunker de béton brut camouflé sous du cèdre sombre qu’à une résidence de villégiature.
À l’intérieur, la chaleur d’un poêle à bois n’adoucissait en rien l’atmosphère spartiate. Des caisses de munitions, des générateurs autonomes et des consoles de surveillance satellite meublaient la grande pièce centrale.
Noah et Liam, nourris et changés par Emma avec des gestes mécaniques mais d’une infinie douceur, reposaient enfin dans un berceau improvisé, capitonné de couvertures thermiques. Emma, le visage cerné d’ombres violettes, s’était assise sur une chaise de camp, une tasse de bouillon chaud entre les mains pour stopper ses tremblements incontrôlables.
Vittorio entra dans la pièce, ayant troqué son élégant costume pour un pantalon de treillis et un pull de laine rugueuse. Il jeta un lourd dossier scellé de cire rouge sur la table en bois massif, suivi d’une clé USB blindée à pavé numérique.
« L’homme qui a orchestré l’accident d’Ethan et financé l’intervention à la maternité n’est pas un inconnu, Emma. Regarde. »
Emma ouvrit le dossier d’une main tremblante. À l’intérieur se trouvaient des relevés bancaires, des captures de vidéosurveillance d’un parking souterrain à Manhattan, et des copies de correspondances chiffrées.
En tête du document figurait une photo d’identité judiciaire : Arthur Pendelton.
Directeur financier principal de Val-d’Or Global, vieil ami de la famille Walker depuis trente ans, et parrain de baptême d’Ethan.
« Arthur ? » murmura Emma, stupéfaite. « Mais… Arthur était aux obsèques. Il a pleuré devant le cercueil. Il a tenu ma main pendant une heure en me disant qu’il prendrait soin de nous… »
« C’est lui qui a vendu les codes d’accès de la Porsche d’Ethan aux techniciens qui ont piraté le contrôleur du véhicule à distance, » asséna Vittorio, sa voix oscillant entre la rancœur et un mépris absolu. « Et c’est lui qui tenait les dettes de ton père. Richard avait contracté un prêt illégal de quatre-vingts millions de dollars auprès d’une société-écran panaméenne pour sauver son groupe de la faillite. Le propriétaire de cette société-écran n’était autre que Pendelton. »
« Alors mon père était sous son emprise totale… »
« Ton père a choisi la lâcheté, » trancha le vieil homme sans pitié. « Pendelton lui a promis l’annulation de la dette et une part dans la nouvelle structure en échange de la disparition des enfants. Richard a accepté. Il a convaincu Mark en lui faisant croire que vous seriez tous exilés ensemble en Suisse avec une nouvelle identité. Une fable pour imbéciles. Dès que ton père aurait remis les enfants à l’équipe de Pendelton à la sortie de secours, Richard et Mark auraient été exécutés dans les bois de Bear Mountain, exactement comme mes chauffeurs ce matin. »
Emma ferma les yeux un instant. La douleur physique de son corps mutilé n’était rien comparée à cette sensation vertigineuse de trahison absolue. L’homme qui l’avait portée sur ses épaules enfant avait marchandé ses propres petits-enfants pour sauver des gratte-ciels en verre et des comptes en banque en faillite.
« Et le signal d’urgence sous mon matelas ? » demanda-t-elle, fixant Vittorio. « Comment Ethan savait-il ? »
Vittorio tira une chaise et s’assit en face d’elle. Son regard sembla plonger loin dans les souvenirs récents.
« Deux semaines avant sa mort, Ethan est venu me trouver ici même. Il était pâle, amaigri. Il savait qu’il était surveillé jour et nuit. Il avait découvert que Pendelton transférait massivement les actifs de Val-d’Or vers des comptes off-shore contrôlés par un cartel financier. Ethan avait commencé à compiler les preuves de cette fraude fiscale et de ce blanchiment massif sur cette clé que tu as sous les yeux. Mais il savait aussi que s’il allait voir le procureur général, il serait abattu avant même de franchir les portes du tribunal. »