« Où nous emmenez-vous ? » demanda Emma d’une voix rauque, rompant le ronronnement du moteur V8.

« Au pavillon de chasse de Blackwood, » répondit Vittorio sans lever les yeux de ses écrans. « C’est le seul endroit encore équipé d’un blindage électromagnétique complet et de gardes que je paie de ma propre poche depuis quinze ans. Ni le conseil d’administration de Val-d’Or, ni les associés de ton père ne savent que ce domaine existe. »

« Mon père n’a jamais été un criminel, Vittorio. C’est un promoteur immobilier aux abois, endetté jusqu’au cou, oui… mais tenter d’enlever ses propres petits-enfants ? Cela n’a aucun sens. Qu’espérait-il faire d’eux ? »

Vittorio éteignit sa tablette d’un coup sec. Il pivota sur son siège pour la regarder droit dans les yeux.

« Ton père n’agissait pas pour une rançon, Emma. Il agissait en vertu d’un contrat de fiducie scellé il y a dix-huit mois entre lui, le conseil de surveillance de Val-d’Or, et un trust basé à Zurich. Vois-tu, ton mari n’était pas seulement un brillant gestionnaire de fonds. Ethan avait découvert que Val-d’Or servait depuis deux décennies de machine à blanchir pour des cartels énergétiques d’Europe de l’Est et des fonds souverains opaques. Et il avait trouvé le moyen de couper le robinet. »

Vittorio marqua une pause, observant la réaction d’Emma. La jeune femme pâlit davantage.

« Quel rapport avec mes fils ? »

« Les statuts fondateurs de la dynastie Walker contiennent une clause d’extinction féodale, rédigée par le grand-père d’Ethan, » expliqua Vittorio d’un ton glacial. « Si l’héritier direct meurt sans descendance vivante, la totalité des parts de contrôle — cinquante-quatre pour cent du capital avec droit de vote exclusif — est redistribuée au conseil d’administration et aux partenaires financiers historiques… dont le groupe immobilier de ton père est actionnaire minoritaire. Mais s’il y a un enfant vivant, le contrôle est placé sous mandat exclusif de la mère jusqu’à la majorité. »

Emma porta la main à sa bouche.

« Mais s’ils enlevaient les jumeaux… »

« Si les enfants disparaissaient des registres d’état civil avant d’être officiellement déclarés, ou s’ils étaient déclarés morts-nés lors d’une césarienne d’urgence qui tourne mal, la clause s’appliquait immédiatement. Richard empochait l’annulation de ses dettes colossales et une commission de cinquante millions de dollars. Et Mark obtenait la direction d’une filiale logistique aux Bahamas. Ton père et ton frère ont vendu tes enfants avant même leur premier cri, Emma. »

« Et toi ? » répliqua-t-elle, son instinct maternel se dressant soudain contre l’atmosphère étouffante du véhicule. « Pourquoi te battre pour eux, Vittorio ? Si les enfants disparaissent et que mon père échoue, en tant qu’oncle survivant d’Ethan, tu aurais pu revendiquer la succession ! »

Un sourire fugace, amer et tranchant, étira les lèvres minces du vieil homme.

« Parce qu’Ethan n’était pas seulement mon neveu, Emma. Il était mon fils biologique. Une vérité que sa mère et moi avons emportée dans le silence pendant trente ans pour lui éviter d’être broyé par la famille. Ethan le savait depuis ses vingt ans. Et il savait qu’en cas de malheur, j’étais le seul monstre de cet empire capable d’écraser les autres pour vous maintenir en vie. »

Le choc de cette révélation cloua le souffle d’Emma. Les pièces d’un puzzle brisé semblaient s’aligner dans un tableau terrifiant. Les regards complices entre Ethan et Vittorio lors des réunions de famille, cette autorité silencieuse que le jeune homme avait toujours respectée par-dessus tout… Mais avant qu’elle ne puisse poser la moindre question, un choc titanesque pulvérisa l’arrière du Suburban.

Le bruit du métal broyé résonna comme un coup de canon. Le véhicule de deux tonnes et demie glissa en crissant sur l’asphalte détrempé, percutant la glissière de sécurité dans une gerbe d’étincelles aveuglantes.

II. L’Embuscade sur le Pont Suspendu
Des phares xénon aveuglants inondèrent l’habitacle déformé. Derrière eux, un camion benne lourd avait délibérément percuté le convoi, repoussant le véhicule de tête dans le ravin bordant le fleuve. Deux SUV noirs aux vitres teintées arrivèrent en trombe, se positionnant de manière à bloquer la chaussée à l’entrée du pont de Bear Mountain.

« Baissez-vous ! » hurla Vittorio, tirant un pistolet automatique Sig Sauer de sous son manteau tout en actionnant les commandes d’urgence de la portière.

Des détonations régulières et étouffées par des silencieux commencèrent à marteler le blindage des vitres du Suburban, traçant des toiles d’araignée blanchâtres dans le verre feuilleté. L’infirmière hurlait, recroquevillée sur le plancher entre les deux couveuses.

Emma ne cria pas. L’adrénaline, pure et violente, submergea toute trace d’épuisement ou de douleur post-opératoire. Elle s’allongea par-dessus les deux couveuses, utilisant son propre corps comme bouclier, les doigts agrippés aux barres de métal des sièges avant.

« Chauffeur, marche arrière toute ! Enfonce la berline derrière nous ! » cria Vittorio dans l’interphone de bord.

« Impossible, monsieur, l’essieu arrière est faussé, la motricité est morte à quarante pour cent ! » répondit le conducteur, le front en sang mais les mains fermement cramponnées au volant.

À l’extérieur, quatre silhouettes vêtues de treillis tactiques sans insigne progressaient avec une discipline militaire, leurs fusils d’assaut pointés sur les points faibles du véhicule. Ils ne cherchaient pas à parlementer. Leur objectif était l’élimination systématique.

« Vittorio ! » cria Emma au milieu du fracas des impacts. « Si c’était seulement le conseil d’administration de Val-d’Or, ils n’emploieraient pas des mercenaires paramilitaires sur un axe fédéral ! Qui sont ces gens ? »

Vittorio abattit un volet de protection métallique sur le tableau de bord et sortit deux chargeurs supplémentaires.

« Des hommes de la société Aegis Trident. Une boîte de sécurité privée enregistrée au Delaware, mais financée par des comptes suisses dont la signature appartient à la même entité qui a racheté les dettes de ton père. Ils veulent nettoyer la scène avant l’arrivée de la police d’État. Pour le monde extérieur, ce sera un carambolage sous la pluie suivi d’une explosion due au réservoir endommagé. »