Derrière eux, la montagne trembla. Le pavillon de Blackwood venait d’exploser dans un panache de fumée noire, Vittorio ayant fait sauter les réservoirs de propane pour faire croire à leur mort dans l’incendie et retarder toute poursuite immédiate.

Vittorio la rejoignit au pas de course dans la carrière, le visage noirci par la suie, tenant une mallette étanche.

« Le mécanicien est prêt ! Monte ! » cria-t-il au milieu du vacarme assourdissant des pales qui commençaient à fendre l’air humide.

L’appareil s’éleva lourdement dans le ciel brumeux, rasant la cime des arbres pour échapper aux radars civils de l’aéroport de White Plains. Sous eux, la carcasse fumante de Blackwood était encerclée par une douzaine de véhicules d’intervention qui comprenaient trop tard qu’ils venaient de frapper une coquille vide.

À l’intérieur de la cabine exiguë de l’hélicoptère, Vittorio brancha la clé USB sur son ordinateur portable satellite.

« Les données sont prêtes à être envoyées simultanément aux serveurs du FBI, de la brigade financière et des grands quotidiens nationaux. Mais l’algorithme de déverrouillage de la fiducie exige une confirmation biométrique que seule la mère des héritiers vivants peut valider en personne sur le terminal central de la salle du conseil. C’est la clause de fer d’Ethan. »

« Pourquoi une telle paranoïa, Vittorio ? » demanda Emma, serrant ses fils dont les respirations calmes contrastaient follement avec la tempête environnante. « Pourquoi Ethan a-t-il conçu un système aussi complexe et cruel ? »

Le vieil homme baissa les yeux vers les deux petits visages innocents.

« Parce qu’il savait de quoi cette famille était capable. Mon frère aîné, le père officiel d’Ethan, a été assassiné par empoisonnement lent il y a vingt-cinq ans, arrangé par Pendelton pour prendre le contrôle effectif du fonds. J’ai dû simuler mon propre retrait du monde et m’effacer dans l’ombre pour surveiller Ethan de loin. Ethan a grandi dans une cage dorée entourée de serpents prêts à le dévorer à la moindre faiblesse. Quand il t’a rencontrée, Emma, il a cru un instant qu’il pouvait s’échapper. Mais quand il a compris que ton père était lui-même lié à Pendelton par des dettes inavouables, il a su que le piège s’était refermé. Il a décidé de ne plus fuir. Il a décidé de tous les anéantir d’un seul coup, quitte à y laisser sa peau. »

Emma sentit une larme couler le long de sa joue pour venir s’écraser sur le front de Noah. Ethan ne l’avait jamais tenue à l’écart par manque d’amour ou de confiance. Il l’avait protégée de l’obscurité terrifiante de son propre monde jusqu’à son dernier souffle.

« Nous arrivons au-dessus de Manhattan, » annonça le pilote dans les casques. « Les vents sont violents, mais l’héliport de la tour Val-d’Or est dégagé. Par contre, monsieur… il y a des agents armés sur le toit. »

Vittorio arma son fusil d’assaut.

« Ils n’oseront pas abattre un hélicoptère en plein Midtown en plein jour. Pilote, pose l’appareil directement sur la verrière centrale si l’accès à la piste est bloqué. Nous entrons par le haut. »

VI. L’Assemblée du Sang
Le 52e étage de la tour Val-d’Or était un sanctuaire de marbre blanc, de verre fumé et d’acajou précieux, offrant une vue panoramique sur Central Park et la silhouette d’acier de Manhattan.

Autour de la table ovale de quarante places, les membres du conseil d’administration, les avocats d’affaires les plus influents du pays et deux auditeurs principaux de la SEC siégeaient dans une atmosphère lourde de tension non dissimulée.

Debout au bout de la table, impeccable dans un costume trois-pièces en alpaga gris, Arthur Pendelton ajustait ses lunettes en or fin. Devant lui reposait le document officiel de succession déclarant l’extinction de la ligne directe d’Ethan Walker pour défaut d’héritier légal vivant enregistré, ainsi que la nomination de son propre consortium à la tête de la gestion fiduciaire.

À sa gauche, assis sur une chaise en retrait, Richard Vance avait le bras en écharpe et le visage marqué de contusions mal dissimulées sous du fond de teint. Mark se tenait debout derrière lui, le regard fuyant, tremblant imperceptiblement sous son costume trop large.

« Messieurs les membres du conseil, représentants des institutions régulatrices, » commença Pendelton d’une voix posée, empreinte d’une gravité travaillée. « Nous vivons une tragédie sans précédent. La disparition brutale de notre cher Ethan a laissé un vide immense. Et la nouvelle dévastatrice qui nous est parvenue cette nuit de la clinique Saint-Jude — la perte tragique des nouveau-nés prématurés et l’incapacité mentale critique de sa jeune veuve, plongée dans le coma après des complications post-opératoires — nous oblige à agir avec rigueur et fermeté. Pour préserver les quarante mille emplois qui dépendent de notre groupe et stabiliser les marchés boursiers à l’ouverture, je vous invite à signer le transfert des droits exécutifs. »

Il trempa sa plume dans l’encrier de cristal et s’apprêtait à apposer son paraphe sur la première page.

Un bruit sourd, semblable à un coup de tonnerre lointain, fit vibrer la baie vitrée panoramique.

Les regards se tournèrent vers le plafond de verre qui surplombait l’atrium adjacent. Les pales d’un hélicoptère apparurent dans la lumière grise du matin, soulevant des gerbes d’eau sur la verrière. Avant même que la sécurité du bâtiment n’ait pu réagir, les portes automatiques de l’accès technique de l’héliport volèrent en éclats sous l’impact d’une charge explosive de découpe.

La fumée blanche envahit l’antichambre. Deux gardes de sécurité privés de la tour furent projetés au sol, désarmés avec une rapidité fulgurante.

Puis, la double porte en acajou de la salle du conseil s’ouvrit à la volée.

Emma apparut sur le seuil.

Elle était vêtue d’un pantalon noir et d’une veste de laine sombre maculée de poussière et de sang séché. Ses joues étaient creuses, ses yeux flamboyaient d’une colère indicible, et contre sa poitrine, fermement attachés par le harnais tactique, reposaient les jumeaux emmaillotés, silencieux et bien vivants.