Mariana pleura silencieusement pendant de longues minutes. Le cauchemar s’éloignait, mais le monde réel devait reprendre ses droits. Elle se redressa légèrement contre ses oreillers, malgré la douleur qui lui déchirait les muscles abdominaux.

« Où sont-elles ? » demanda-t-elle, son regard redevenant instantanément dur, froid, implacable.

Le visage de Sebastián s’assombrit. Une ombre de honte et d’incompréhension passa dans ses yeux. Il baissa la tête, incapable de soutenir le regard de sa femme.

« Lorena a été arrêtée par la police d’État sur la route de San Miguel de Allende la nuit même. Elle avait pris la fuite à pied avant de voler la voiture d’une voisine. Quant à ma mère… elle est sortie de l’hôpital hier avec six points de suture au front. Elle est actuellement en garde à vue au parquet de Querétaro. »

Il marqua une pause, les lèvres serrées. « Mariana… ma mère jure qu’elle n’a rien fait. Elle prétend qu’elle est arrivée par hasard pour apporter des courses, qu’elle a trouvé Lorena en train de se disputer avec toi, et qu’elle s’est interposée pour te protéger. Elle dit que Lorena est devenue folle furieuse à cause de ses dettes, qu’elle vous a attaquées toutes les deux. Elle a même engagé le meilleur avocat pénaliste de Mexico pour plaider la non-assistance à personne en danger atténuée par la panique, voire la légitime défense. »

Mariana laissa échapper un rire bref, amer, glacial.

« Et toi, Sebastián ? Qu’est-ce que tu crois ? »

Le jeune homme parut se ratatiner sur sa chaise. C’était le dilemme que Mariana avait toujours redouté. Sebastián aimait sa famille d’un amour filial presque aveugle. Teresa l’avait élevé seule après la mort de son père, lui répétant inlassablement que le sang passait avant tout, que le clan Castillo devait rester uni contre le reste du monde.

« Je ne sais plus quoi penser », avoua-t-il, la voix brisée. « Lorena refuse de parler sans son avocat commis d’office. Et ma mère pleure au téléphone en disant qu’elle a tout fait pour sauver mes enfants, que tu perds la tête à cause du traumatisme… »

« Appelle mon collègue Ricardo », dit Mariana sans élever le ton, mais avec une autorité qui fit sursauter son mari. « Ricardo Ramos, au cabinet d’audit forensique. Dis-lui de déverrouiller le dossier ‘Projet Phoenix’ sur le serveur sécurisé externe. Donne-lui mon code d’accès : 884-Delta-Querétaro. Et apporte-moi mon ordinateur de secours qui est dans le coffre de mon bureau. »

« Mariana, tu dois te reposer… »

« Fais ce que je te dis, Sebastián. Tout de suite. Si tu veux savoir qui est réellement ta mère, fais-le. »

Deux heures plus tard, le bureau du procureur adjoint du district judiciaire de Querétaro accueillait une réunion improvisée et pesante.

Autour de la table en acajou siégeaient le procureur Luis Morales, deux inspecteurs de la police d’investigation, Sebastián Castillo, et l’avocat de la défense de Teresa, Maître Fernando Garza, un homme aux tempes argentées connu pour ses acquittements médiatiques au prix fort. Mariana était présente par liaison vidéo sécurisée depuis sa chambre d’hôpital, le visage pâle mais le regard parfaitement ancré.

Assise au bout de la table, Teresa Castillo arborait un pansement soigné sur le front. Elle portait un chemisier sombre, le regard humble, les mains sagement croisées sur ses genoux, incarnant à la perfection le rôle de la grand-mère respectable, bouleversée par le drame familial.

« Monsieur le procureur », commença Me Garza avec une aisance théâtrale, « ce dossier est un drame effroyable, nul ne le conteste. Mais l’implication de ma cliente, Madame Teresa Castillo, repose sur de pures spéculations émotionnelles. Lorena Castillo a agi seule, dans un accès de folie financière désespérée. Lorsque ma cliente est entrée dans cette maison, le drame s’était déjà produit. Elle a elle-même été agressée et blessée à la tête. Elle n’a commis aucune violence physique envers sa belle-fille. Nous demandons la levée immédiate de sa garde à vue et son placement sous statut de témoin assisté. »

Le procureur Morales jeta un coup d’œil à son écran d’ordinateur, puis tourna les yeux vers Mariana à l’écran. « Madame Salgado, vous maintenez votre déposition selon laquelle Madame Teresa Castillo est co-auteure de tentative d’homicide aggravé et de vol avec préméditation ? »

« Je ne me contente pas de maintenir ma déposition, Monsieur le procureur », répondit Mariana d’une voix claire qui résonna dans le haut-parleur. « Je verse au dossier les preuves irréfutables que mon cabinet vient de transmettre à vos services il y a vingt minutes. »

Teresa esquissa un sourire méprisant, imperceptible pour les policiers, mais parfaitement capté par Mariana.

« De quelles preuves parlez-vous ? » demanda Garza, légèrement agacé. « Les caméras de sécurité de la maison étaient hors tension. Le disjoncteur a été coupé par Lorena avant son départ. Il n’y a aucun enregistrement vidéo de la scène. »

« Le disjoncteur principal a effectivement été coupé », concéda Mariana à travers l’écran. « Mais mon travail au cours des dix dernières années a consisté à traquer des fraudeurs de haut vol, des gestionnaires de fonds véreux et des escrocs en col blanc. Je ne laisse jamais ma sécurité personnelle dépendre d’une installation électrique domestique standard. »

Mariana manipula une commande sur son écran. Sur le moniteur mural du parquet, une interface logicielle apparut, affichant une ligne temporelle audio et vidéo d’une netteté cristalline.

« La caméra située au-dessus du garde-manger possède une alimentation auxiliaire au lithium dissimulée et un émetteur cellulaire dédié, totalement indépendant de la box Internet de la maison », expliqua Mariana. « Elle s’active automatiquement au moindre son supérieur à cinquante décibels ou à la détection de chaleur corporelle. Les fichiers ont été immédiatement téléchargés sur notre serveur cloud à Mexico, cryptés aux normes bancaires internationales. »

Le visage de Me Garza se figea.

À côté de lui, Teresa cessa de feindre la fragilité. Ses mains se décrispèrent lentement, ses doigts s’enfonçant dans le tissu de son pantalon.