« Ramenez-le-nous, Thomas », murmura Sarah en retenant une larme qui perlait sur son menton tremblant. « Il a assez payé pour tout le monde. »
Nous descendîmes du véhicule comme des ombres. L’air était saturé de sel marin, de fioul lourd et de pourriture végétale. L’eau tombait en rideaux denses, masquant notre progression vers le bâtiment central du silo numéro quatre. Une odeur tenace d’humidité confinée et de mort stagnait autour des vieux hangars de stockage.
Devant l’entrée principale, une berline allemande aux vitres fumées était garée à la hâte, le moteur encore tiède laissant échapper des fumerolles d’échappement sous la pluie. Vasseur était là. Comprenant que son réseau s’effondrait au tribunal après la disparition de son homme de main, il était venu liquider sa dernière dette avant de tenter de prendre la fuite vers une frontière quelconque.
Le commandant fit un signe de la main. Deux opérateurs s’avancèrent avec un bélier hydraulique silencieux. Un souffle d’air comprimé, un craquement net : la porte d’acier vermoulue céda sans bruit.
L’intérieur n’était qu’un gouffre ténébreux éclairé çà et là par des fentes zénithales laissant filtrer la lumière blafarde de l’après-midi. Une immense nef de béton brut où pendaient des chaînes industrielles usées. Au centre de cet espace démesuré, sous un cône de lumière dispensé par un projecteur de chantier halogène, une silhouette était attachée à une chaise métallique, les poignets liés dans le dos par des colliers de serrage en nylon.
Mon cœur fit un bond douloureux dans ma poitrine. Maxime.
Il était méconnaissable. Ses cheveux bruns étaient striés de mèches blanches prématurées, sa barbe hirsute tachée de sang séché. Son visage portait les stigmates de semaines de privations et de violences méthodiques. Sa respiration était un sifflement rauque, douloureux, signe d’au moins deux côtes fracturées. Mais sa tête restait haute, son regard rivé sur l’homme qui se tenait debout devant lui, son arme de dotation pointée directement sur sa tempe.
Raymond Vasseur.
Le divisionnaire avait retiré son pardessus de fonction. Sa chemise blanche était maculée de boue. Ses traits étaient tirés, convulsés par cette folie furieuse qui s’empare des tyrans déchus lorsque leur trône s’effondre en poussière sous leurs pieds.
« Où est la clé, Maxime ? » hurlait-il, sa voix résonnant contre les parois monumentales du silo avec des échos métalliques monstrueux. « Dis-le-moi et je t’accorde une balle propre dans la nuque ! Refuse encore, et je fais brûler la bicoque où crèchent ta traînée et son bâtard ! Tu crois que ton petit flic de frère va les sauver ? Ils sont morts tous les trois ! Tu m’entends ? Morts ! »
Maxime cracha un filet de sang sur les chaussures cirées de son bourreau. Un sourire lent, douloureux mais d’une insolence sublime étira ses lèvres gercées.
« Tu arrives trop tard, Raymond », souffla-t-il d’une voix brisée qui portait pourtant toute la noblesse du monde. « Tu as toujours été trop lent. La justice a le pas lourd, mais elle ne trébuche jamais quand l’heure vient. Tu peux me tuer. Tu es déjà un cadavre ambulant. »
Vasseur poussa un grognement bestial et arma le percuteur de son arme.
« Vasseur ! » hurlai-je en surgissant de la pénombre, mon arme épaulée des deux mains, brisant toute consigne de prudence militaire. « Baisse ton arme ou je te vide mon chargeur dans le buffet ! »
Le divisionnaire sursauta, pivotant d’un demi-tour, utilisant instinctivement le corps mutilé de Maxime comme bouclier partiel. Ses yeux s’écarquillèrent d’une stupeur mêlée d’horreur pure en me voyant apparaître, flanqué des faisceaux lumineux implacables de six fusils d’assaut de la gendarmerie qui verrouillaient chaque issue de la nef.
« Thomas ? » balbutia-t-il, la sueur coulant sur ses tempes dégarnies. « Comment… comment tu es arrivé là ? »
« Corentin est venu me voir, Raymond », répondis-je en avançant pas à pas, chaque mot prononcé avec une précision chirurgicale pour ne pas laisser de place au doute. « Il m’a apporté la bague. L’alliance avec l’étoile polaire. Tu as cru pouvoir effacer un homme de la terre ? Tu as cru pouvoir enterrer la vérité sous tes galons et tes arrangements avec la pourriture ? »
Maxime tourna lentement la tête vers moi. En croisant mon regard à travers le brouillard de sa souffrance, ses yeux clairs s’illuminèrent d’une lueur indicible. Une étincelle de fierté pure, un soulagement immense qui fit trembler sa carcasse brisée.
« Thomas… » murmura-t-il dans un souffle qui me déchira l’âme. « Tu l’as… tu l’as trouvée… »
« Je l’ai avec moi, grand frère », criai-je sans détacher mes organes de visée du visage suintant de Vasseur. « Et ils sont en sécurité. Tous les deux. C’est fini. Tu as gagné, Maxime. Tu as gagné. »
Vasseur comprit que la partie était définitivement perdue. Dans un dernier geste de rage désespérée, il tenta de rediriger le canon de son arme vers la gorge de mon frère pour l’emporter avec lui dans le néant.
Il n’eut pas le temps d’effleurer la détente.
Le tir de neutralisation partit d’un coup sec, net, chirurgical depuis le fusil de précision du tireur d’élite posté sur la passerelle supérieure. La balle traversa l’épaule droite de Vasseur, brisant la clavicule dans un claquement sourd. L’arme du divisionnaire vola sur le béton dans un tintement métallique.
Vasseur poussa un hurlement d’agonie et s’effondra à genoux, plaquant sa main valide sur sa blessure d’où giclait un sang noir. Les gendarmes se ruèrent sur lui comme une marée irrésistible, le plaquant au sol, lui tordant les bras dans le dos pour lui passer des menottes d’acier dont le cliquetis résonna comme la fin définitive de six années de ténèbres.
Je ne prêtai aucune attention au criminel terrassé qui geignait dans sa poussière. Je lâchai mon arme de service qui pendit à ma dragonne et tombai à genoux devant Maxime.