Je fis signe à Sarah et Corentin de se terrer sous le porche d’un ancien entrepôt de désarchivage pendant que je sortais mon téléphone portable personnel. Je retirai la carte SIM pour éviter tout bornage immédiat et utilisai une vieille ligne prépayée que je conservais toujours dans la doublure de mon ceinturon pour les urgences opérationnelles.

Je composai le numéro direct de la juge Belmont. La sonnerie retentit une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque seconde pesait des tonnes.

« Allô ? » fit une voix de femme, sèche, autoritaire, marquée par l’épuisement des nuits passées sur des dossiers d’instruction volumineux.

« Madame la juge. C’est Thomas Durand. Sécurité du tribunal. »

Un silence pesant s’installa au bout du fil. Puis, un frémissement d’agacement mêlé de curiosité :

« Durand ? J’ai une demi-douzaine d’appels radio prétendant que vous venez d’agresser deux collègues et que vous avez pris la fuite avec des témoins d’une affaire sensible. Vasseur a lancé un avis de recherche départemental contre vous. Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Rendez-vous immédiatement au poste le plus proche avant que cela ne tourne au bain de sang. »

« Maxime est vivant », dis-je d’une voix basse mais tranchante comme une lame d’acier.

Un bruit de feuilles remuées s’arrêta net à l’autre bout de la ligne. Le souffle de la magistrate se fit imperceptible.

« Qu’est-ce que vous venez de dire ? »

« J’ai son alliance entre les mains, Madame Belmont. Et j’ai son fils de substitution et sa compagne avec moi sous la pluie. Mieux encore : j’ai sa clé de sauvegarde, celle qu’il a passée six ans à blinder avec les mouvements de fonds de Vasseur et les bordereaux de livraison du réseau des docks. Vasseur est descendu en personne pour nous exécuter dans mon bocal. Si vous m’envoyez la police municipale ou vos collègues de la police judiciaire, nous serons abattus pour rébellion armée avant d’avoir franchi le seuil d’une salle d’audience. J’ai besoin d’une escorte de la Section de recherches de la gendarmerie. Maintenant. »

Le silence dura dix longues secondes. Dix secondes pendant lesquelles le destin de ma famille, de cette femme brisée et de cet enfant innocent se balança au bord du gouffre.

« Écoutez-moi bien, Thomas », reprit la magistrate d’une voix dont la froideur professionnelle peinait à masquer l’émotion. « Si ce que vous dites est vrai, Vasseur ne sait pas que j’ai fait transférer une unité mobile de gendarmerie près de la préfecture ce matin même pour une commission rogatoire secrète. Où êtes-vous ? »

« Rue des Remparts, derrière les vieux ateliers municipaux. Mais nous ne pourrons pas rester longtemps immobiles. Leurs berlines banalisées doivent déjà quadriller le quartier. »

« Ne bougez pas. Dans sept minutes, un van banalisé bleu nuit immatriculé dans le Loiret s’arrêtera devant le porche. Le chauffeur vous donnera un mot de passe : Polaris. Montez sans discuter. Et Thomas… si vous mentez, je vous détruirai moi-même. »

« Je ne mens pas, Madame la juge. Pour la première fois depuis six ans, je respire enfin. »

Je coupai la communication et retirai la batterie de l’appareil. Je me tournai vers Sarah. Elle serrait Corentin sur ses genoux, assise sur une caisse de bois trempée. L’enfant me fixait, son petit sweat à capuche ruisselant de gouttes d’eau.

« Mon oncle ? » prononça-t-il timidement.

Ce mot me frappa en plein cœur, plus violent que n’importe quelle balle. Mon oncle. Maxime lui avait donc parlé de moi. Il ne m’avait pas effacé de sa mémoire pendant toutes ces années d’exil et de cauchemar. Il m’avait maintenu vivant dans les récits qu’il faisait le soir à cet enfant qu’il élevait comme le sien.

« Oui, bonhomme ? » répondis-je en m’accroupissant devant lui, une larme se mêlant enfin à l’eau de pluie sur mon visage.

« Papa disait toujours que quand vous étiez petits, vous perdiez tout le temps vos billes dans le jardin de grand-mère, mais que vous retrouviez toujours le chemin de la cabane, même dans le noir le plus complet. Il m’a dit : Si un jour je disparais, cherche l’homme qui a mon visage mais les yeux plus clairs. Il te ramènera à la maison. »

Je dus fermer les paupières un instant pour ne pas éclater en sanglots devant eux. Cette force brute, cette résilience transmise d’un frère traqué à un petit garçon sans attaches était le plus grand héritage que Maxime pouvait me laisser.

Soudain, un bruit de moteur étouffé retentit au coin de la ruelle. Des pneus crissant lentement sur le pavé mouillé. Une ombre allongée se dessina sur le mur de briques.

Mon réflexe fut immédiat : je repoussai Sarah et Corentin au fond de l’alcôve ténébreuse du vieil entrepôt et dégainai mon arme, le chien armé d’un pouce silencieux.

Ce n’était pas le van de la gendarmerie. C’était une berline sombre aux vitres teintées, un modèle standard de la brigade anticriminalité locale. La portière passager s’ouvrit lentement. Un homme en descendit, vêtu d’un blouson de cuir élimé, les mains bien en vue mais l’attitude menaçante. C’était Marc Costa, le bras droit de Vasseur, un flic corrompu jusqu’à la moelle dont le regard vicieux hantait les couloirs du tribunal depuis une décennie.

« Durand ! » cria-t-il sans s’avancer dans la ruelle obscure. « Je sais que tu es là ! Tes traces de flotte sortent tout droit de la bouche des archives. Ne complique pas les choses ! Le patron veut juste récupérer les pièces. On peut arranger ça. Tu dis que le gamin a trouvé un truc sans importance, tu nous laisses la femme et on classe tout. Tu seras muté dans le sud, brigadier-chef avant la fin de l’année. Pense à ta mère, imbécile ! Elle ne survivra pas à l’enterrement d’un deuxième fils ! »

Mentionner ma mère dans cette ruelle puante scella son arrêt de mort moral. Je sentis une vague de sang-froid absolu envahir mes muscles. Il n’y avait plus de place pour la peur. Il n’y avait plus que le devoir, brut, primitif, de protection.