« Il ne s’est pas enfui », sanglota Sarah en portant ses mains à son visage. « Ils l’ont enlevé, Thomas. Des hommes en civil sont venus une nuit sans matricule. Ils ont défoncé la porte de derrière. Maxime a eu le temps de nous enfermer dans la buanderie blindée qu’il avait lui-même construite. Je l’ai entendu se battre… puis le bruit sourd d’un corps que l’on traîne sur les graviers. Depuis, plus rien. C’est en déplaçant le plancher de sa cachette que Corentin a trouvé la boîte avec vos coordonnées. »
Un frisson glacial me parcourut l’échine. S’ils l’avaient enlevé plutôt que de l’abattre sur place, c’est qu’ils n’avaient pas encore la preuve matérielle qu’ils cherchaient : cette foutue clé USB. Maxime était peut-être encore en vie. L’espoir, violent, douloureux comme un fer rouge, me transperça.
Des bruits de pas lourds résonnèrent soudain au bout de la galerie de marbre du rez-de-chaussée. Le bruit caractéristique de rangers de dotation frappant les dalles d’un pas cadencé. Pas d’alerte générale. Vasseur ne voulait pas ameuter les magistrats ni le parquet. Il venait faire le ménage en famille.
« Baissez-vous ! » intimai-je à mi-voix.
Je tirai d’un coup sec sur le panneau de bois de la vieille trappe. Les gonds rouillés poussèrent un gémissement plaintif, mais le bois céda. Une odeur de poussière centenaire, de suie froide et de pierre humide nous sauta à la gorge. Un escalier de ferraille en colimaçon plongeait dans l’obscurité totale des sous-sols techniques.
« Passe en premier, Corentin », chuchotai-je en posant une main rassurante sur sa frêle épaule. « Tu descends marche après marche sans courir. Il y a un palier métallique six mètres plus bas. Tu m’attends là. »
L’enfant hocha la tête avec une bravoure qui me serra le cœur. Pas un cri, pas un pleur. Il s’engouffra dans la gorge noire comme un petit soldat résigné à la guerre des adultes. Sarah le suivit immédiatement, retenant son souffle pour étouffer ses sanglots.
Au moment où je m’apprêtais à basculer derrière eux, la poignée de la porte vitrée de mon poste de garde s’abaissa violemment. Bloquée par le loquet, elle vibra dans un grincement sec. À travers le verre dépoli, je vis la silhouette massive de Raymond Vasseur, flanquée de deux inspecteurs de sa garde rapprochée, des brutes sans états d’âme qu’il traînait derrière lui depuis son passage à la brigade des stupéfiants.
« Thomas ! » tonna la voix du divisionnaire, désormais débarrassée de toute feinte politesse. « Ouvre cette porte immédiatement ! Ne fais pas l’imbécile. Tu te détruis pour un fantôme ! »
Je ne répondis rien. Je tirai mon arme de service, un Sig Sauer 9mm réglementaire, cham ти một viên vào nòng bằng động tác khô khốc, puis je m’enfonçai dans l’ouverture en rabattant la trappe derrière moi. Dans l’obscurité, je trouvai à tâtons le verrou forgé intérieur et l’enfonçai d’un coup de talon précis. Une seconde plus tard, un impact violent ébranla le bois au-dessus de ma tête. Les vitres du bureau venaient d’éclater sous leurs crosses.
« Descendez, plus vite ! » ordonnai-je à Sarah dont les talons claquaient sur les barreaux métalliques.
J’allumai la lampe torche tactique fixée au canon de mon arme. Le faisceau blanc et tranchant découpa les ténèbres souterraines. Les murs étaient faits de gros moellons noircis par le temps, ruisselants d’eau d’infiltration. C’était l’ancien réseau des geôles d’arrêt de la Conciergerie locale, transformé au fil des décennies en dépotoir pour câbles électriques et tuyaux d’évacuation haute pression.
Au bas de l’escalier, Corentin attendait, les yeux écarquillés par le faisceau lumineux mais le visage parfaitement immobile.
« Où est-ce qu’on va ? » demanda Sarah en reprenant son souffle, les mains tremblantes posées sur le mur suintant.
« À l’autre bout de la ville », murmurai-je en examinant le couloir voûté qui s’enfonçait vers l’est. « Ce conduit d’évacuation thermique longe les anciennes fondations judiciaires jusqu’au bâtiment des archives départementales, deux rues plus loin. Les caméras de Vasseur s’arrêtent aux limites de l’enceinte actuelle. Si nous sortons par la bouche de décharge des archives, nous tombons dans une ruelle aveugle. De là, je pourrai contacter quelqu’un en qui j’ai une confiance absolue. »
« Qui ça ? » demanda-t-elle, le regard assombri par la méfiance. « Vous m’avez dit vous-même que son réseau était partout. Que personne n’osait s’opposer à lui. »
« La juge Hélène Belmont », répliquai-je sans hésiter en guidant la petite troupe à travers les flaques d’eau boueuse. « Elle instruit le pôle financier. C’est elle qui travaillait en sous-main avec Maxime il y a six ans avant qu’il ne soit contraint de disparaître. Elle le croyait mort. Si je lui montre cette clé et la bague, elle mobilisera l’Inspection générale et la gendarmerie nationale. Vasseur n’a aucune prise sur les gendarmes. »
Nous avancions courbés dans le boyau étroit, nos souffles courts formant de petites buées dans l’air glacé. Chaque craquement de tuyauterie résonnait comme une menace. Derrière nous, loin dans la gorge de l’escalier métallique, le bruit étouffé de la trappe cédant sous des coups de pied de biche confirma que les hommes de Vasseur étaient déjà à notre poursuite. Ils ne lâcheraient rien. Pour eux, cette affaire n’était plus une question de carrière, mais une question de survie : si cette clé parvenait sur le bureau d’un magistrat instructeur indépendant, c’était la perpétuité assurée pour tout leur clan.
Après vingt minutes d’une marche épuisante à travers la boue et les gravats, nous atteignîmes une lourde grille de fer forgé couverte d’un cadenas rongé par l’oxydation. Je glissai le canon de mon arme entre l’anse et le corps du cadenas, faisant levier de tout mon poids. Le métal pourri céda dans un craquement sec.
Nous débouchâmes dans une cour de service étroite, cernée de hauts murs de briques rouges. C’était l’arrière-cour des archives. La pluie d’automne, fine et pénétrante, s’abattit sur nos visages comme une bénédiction glaciale après l’étouffement des catacombes. Les toits de zinc de la ville luisaient sous un ciel de suie.