Je tenais l’appareil fermement, mes doigts blanchis par la pression contre le plastique noir. En face de moi, assise sur la chaise en métal d’ordinaire réservée aux prévenus de passage, Sarah serrait convulsivement Corentin contre sa poitrine. Le gamin avait enfoui son visage dans le tissu élimé de la veste maternelle, mais ses petites mains agrippaient encore la poche où reposait l’alliance en argent. Il avait compris. Même sans saisir les rouages précis de cette pourriture administrative, un enfant de onze ans devine toujours quand l’ombre d’un monstre passe au-dessus de sa tête.
« Tu m’as bien entendu, Durand ? » répéta la voix de Vasseur. Aucun tremblement, aucune nervosité. Une froideur administrative, celle d’un haut fonctionnaire habitué à rayer des vies d’un coup de paraphe sur un formulaire d’incident. « Tu les gardes dans ton bocal. Je descends avec deux collègues de la brigade territoriale. Si tu tentes de quitter la pièce ou de passer un coup de fil à l’extérieur, je signale une prise d’otages au poste central. Tu connais le protocole. On tire d’abord, on pose les questions aux corps froids. »
« Qu’est-ce que tu as fait de lui, Raymond ? » soufflai-je, la gorge nouée par une rage sauvage qui pulsait jusqu’à mes tempes. « Où est Maxime ? »
Un rire sec, bref, pareil à un froissement de vieux papiers.
« Ton frère a toujours été trop sentimental pour ce métier, Thomas. C’est ce qui l’a perdu. Maintenant, assieds-toi et attends-moi. Cinq minutes. Pas une de plus. »
Le déclic de la ligne coupée résonna comme un coup de couperet. Je reposai le combiné d’un geste mesuré pour ne pas céder à la panique qui menaçait de me paralyser. Dans les couloirs du palais de justice, le brouhaha des pas précipités et les appels des greffiers semblaient soudain provenir d’une autre planète. Nous étions au cœur du sanctuaire de la loi, et pourtant, nous n’avions jamais été aussi vulnérables, piégés dans une cage de verre sous les lentilles impassibles des caméras d’angle.
Je levai les yeux vers le moniteur de contrôle perché au-dessus de mon bureau. Deux voyants rouges clignotaient. Vasseur avait déjà pris la main sur le système de surveillance interne depuis son bureau du quatrième étage. Il voyait notre porte, le couloir d’accès, le hall d’entrée. Sortir par les voies ordinaires équivalait à se jeter directement dans la gueule du loup.
« Il vient, n’est-ce pas ? » murmura Sarah d’une voix étranglée. Des larmes silencieuses traçaient des sillons clairs sur ses joues rougies par le froid de l’automne. « Maxime m’avait prévenue. Il m’avait dit : si jamais Thomas apprend la vérité, Vasseur ne le laissera pas respirer une heure de plus. C’est ma faute… Je n’aurais jamais dû laisser Corentin prendre ce train… »
« Ne dites pas ça », répondis-je fermement en m’agenouillant devant le petit garçon.
Corentin releva la tête. Ses yeux sombres, d’une maturité déroutante, ne cillaient pas. Il sortit à nouveau l’alliance de sa poche et me la tendit. Le métal était chaud de sa peau. Cette petite étoile polaire, gravée au burin sur la tranche extérieure par un artisan bijoutier de notre quartier d’enfance, scintillait sous les tubes néon blafards. Maxime m’avait offert la réplique exacte pour mes vingt-cinq ans en me disant : Tant qu’on a le même repère dans le ciel, aucun de nous ne sera jamais vraiment perdu.
« Il m’a dit que vous étiez un vrai policier », murmura Corentin, la voix ferme malgré une lèvre qui tremblait imperceptiblement. « Pas comme ceux qui venaient rôder autour de la maison le soir sans allumer leurs phares. Il m’a dit que si les ombres s’épaississaient trop, vous sauriez où nous emmener. »
Ces mots furent une gifle salutaire. Ils balayèrent en un instant le vertige du doute. Pendant six ans, j’avais courbé l’échine en croyant que mon frère aîné avait déserté l’honneur familial, qu’il avait fui devant des dettes ou des lâchetés d’homme brisé. La vérité venait de me percuter de plein fouet : Maxime s’était sacrifié pour soustraire cette femme et son fils à un réseau d’extorsion et de trafic orchestré par la hiérarchie même de notre district judiciaire. Il s’était enterré vivant sous une fausse identité dans une banlieue grise du nord pour leur servir de bouclier humain. Et aujourd’hui, le bouclier venait de se fissurer.
« Écoutez-moi très attentivement », dis-je en me relevant pour verrouiller le loquet de la porte vitrée, bien que je savais pertinemment qu’un coup de bélier n’en ferait qu’une bouchée. « Vasseur a les caméras du hall central et celles des escaliers d’honneur. Mais ce tribunal date du dix-neuvième siècle. Les architectes de l’époque ont percé des boyaux d’aération et d’anciens passages de transfert pour les prisonniers qui ne figurent plus sur les plans numériques de la sécurité. »
Je contournai mon meuble d’archives en tôle laquée. Derrière un rayonnage poussiéreux où s’entassaient les registres de main courante des années quatre-vingt-dix, une vieille trappe en chêne massif permettait d’accéder aux galeries techniques des sous-sols, là où passaient jadis les conduites de vapeur avant la rénovation thermique.
« Où est la clé USB que Maxime vous a laissée ? » demandai-je à Sarah.
Elle plongea la main dans la doublure déchirée de son manteau et en extirpa un boîtier de plastique noir, renforcé par plusieurs couches d’adhésif d’électricien.
« Il y a tout là-dedans », souffla-t-elle. « Les relevés de comptes occultes de Vasseur, les faux rapports d’autopsie de témoins assassinés maquillés en overdoses, et les bordereaux de saisie de stupéfiants détournés vers les quartiers est. Maxime n’a jamais cessé d’enquêter. Il amassait tout depuis sa planque. Il attendait simplement que Corentin soit assez grand, ou que vous montiez en grade pour avoir les appuis nécessaires… »
« Il a attendu trop longtemps », dis-je en glissant le périphérique dans la poche intérieure de mon gilet pare-balles, contre mon cœur. « Vasseur a fini par sentir le nœud coulant se resserrer. C’est pour ça que Maxime a dû fuir votre maison il y a deux mois. »