« Vous n’oseriez pas, cracha Hélène en s’interposant physiquement entre le lit de Léo et le docteur. »

« J’en ai le pouvoir légal et médical, ma chère enfant, sourit Vernier avec une morgue écœurante. Vous êtes instable. Les témoins d’en bas confirmeront tous que vous vous êtes jetée sur votre belle-mère sans motif apparent alors qu’elle venait d’échapper à une chute fatale. Votre parole contre la nôtre. »

Éléonore s’avança d’un pas, l’arme baissée le long de sa cuisse mais prête à faire feu.

« Laisse l’enfant ici, Hélène. Tu prends tes affaires, et tu disparais. Tu signeras un abandon d’autorité parentale complet au profit de Julien. En échange, nous ne porterons pas plainte pour tentative de parricide. Tu auras une pension mensuelle versée sur un compte en Suisse. C’est ma dernière offre. Refuse, et tu passes la nuit en cellule psychiatrique, séparée définitivement de lui. »

Julien regarda sa mère adoptive. L’homme effacé, soumis, pétri de doutes et de lâcheté qui avait vécu dans l’ombre de cette forteresse féodale sembla mourir à cet instant précis. À sa place se leva un homme qui n’avait plus rien à perdre, dont l’identité même venait d’être pulvérisée.

« Non, dit Julien. »

Éléonore haussa un sourcil impérieux. « Quoi, non ? »

« Non. C’est terminé. Adjudant ! cria Julien en se tournant vers les gendarmes. Je suis Julien de Valmont, ou peu importe le nom que je porte. Je vous ordonne d’arrêter cette femme immédiatement pour tentative d’assassinat prémédité sur mon fils Léo, complicité de meurtre sur mon frère Alexandre de Valmont en 1994, et pour l’empoisonnement probable de Charles de Valmont en 2021 ! »

« Tu perds la tête, mon chéri ! » siffla Éléonore, son regard devenant subitement sauvage.

« Vous voulez une preuve ? continua Julien en s’adressant aux gendarmes médusés. Regardez la terrasse d’en bas ! Marc a conservé le galet enduit de graisse mécanique. Vernier, fouillez ses poches ! Regardez le flacon de digoxine qu’il transporte toujours avec lui pour doser le poison qu’il administrait à mon père ! »

Le docteur Vernier blêmit instantanément et fit un pas en arrière vers le couloir. Ce mouvement de recul coupable n’échappa pas au regard exercé du brigadier-chef.

« Docteur, restez où vous êtes, ordonna le gendarme, la voix soudain très ferme. Ne bougez plus. »

« Adjudant, faites votre devoir ! hurla Éléonore, le masque craquant définitivement sous l’effet d’une panique incontrôlable. Je paie vos salaires avec mes impôts ! Cette maison est la mienne ! Ce domaine est le mien depuis trois cents ans ! »

Dans un geste de démence pure, la vieille femme leva le revolver vers le berceau de l’enfant.

Tout se passa en une fraction de seconde. Marc bondit en avant, plaquant le bras d’Éléonore contre le chambranle de la porte au moment précis où le coup de feu partit. La détonation claqua sèchement dans la pièce close, faisant vibrer les carreaux anciens. La balle se logea dans le plancher de chêne, à quelques centimètres seulement des pieds de Julien.

Léo se réveilla en hurlant de terreur.

L’adjudant et son collègue n’eurent pas besoin d’un ordre supplémentaire. En un éclair, les deux militaires ceinturèrent la vieille aristocrate, lui arrachèrent l’arme des mains et lui passèrent les menottes en acier derrière le dos dans un cliquetis sinistre. Éléonore ne criait plus. Elle crachait des insultes inaudibles, les yeux injectés de sang, son corps sec agité de spasmes convulsifs alors qu’on la forçait à s’agenouiller sur le tapis persan.

Le docteur Vernier tenta de s’éclipser par l’escalier de service, mais le second gendarme le rattrapa par le col de sa veste en lin et le projeta brutalement contre le mur du couloir.

« Vous aussi, docteur. Les mains sur la tête. Tout de suite. »

Hélène s’était précipitée sur le lit, enveloppant Léo de tout son corps pour le protéger des éclats imaginaires de la violence des adultes. L’enfant tremblait contre sa poitrine, ses petites mains agrippées au col de son chemisier. Elle pleurait enfin, de soulagement, de terreur rétrospective, tandis que Julien s’agenouillait près d’eux, les entourant de ses bras tremblants.

« C’est fini, murmura Julien, les larmes coulant sans retenue sur son visage. C’est fini, je vous le jure. Plus personne ne vous fera de mal. »

L’aube commença à poindre sur les collines de l’arrière-pays grassois. Une lumière grise, froide et limpide glissait sur les terrasses désertes du domaine des Cèdres, éclairant les restes pathétiques de la fête mondaine : les parasols renversés, les coupes brisées, la tâche sombre du vin mêlée à celle de la confiture sur les dalles de pierre.

Plusieurs véhicules de la gendarmerie et de la police judiciaire stationnaient désormais dans la cour d’honneur, leurs gyrophares bleus balayant silencieusement les façades séculaires. Des techniciens en combinaison blanche photographiaient méthodiquement la pente de la terrasse, prélevaient la graisse sur le galet métallique et scellaient les tiroirs du bureau d’Éléonore.

Éléonore de Valmont fut descendue sous escorte, sans un regard pour le parc qu’elle avait dominé pendant un demi-siècle. Le docteur Vernier, menotté lui aussi, montait dans le fourgon cellulaire après avoir avoué, dès le premier interrogatoire informel, avoir rédigé de faux certificats de décès et fourni les substances ayant servi à l’affaiblissement progressif de Charles de Valmont.

Sur les marches du péristyle, Hélène et Julien observaient le départ du convoi. Léo, blotti dans les bras de sa mère, suçait son pouce, apaisé par la brise matinale qui dissipait l’atmosphère étouffante de la nuit.

Marc s’approcha d’eux, les traits tirés par une nuit blanche mais le regard étrangement libéré d’un poids écrasant.

« Les scellés vont être posés sur la demeure principale d’ici une heure, monsieur Julien, dit le régisseur d’une voix calme. Le procureur a ordonné une enquête pour homicide avec préméditation et tentatives multiples. Les corps de votre père et du petit Alexandre vont être exhumés pour autopsie légale. »