Tous les regards se tournèrent vers l’angle de la pergola. Marc, le régisseur du domaine, un homme d’une cinquantaine d’années aux tempes grisonnantes et aux mains calleuses de travailleur de la terre, s’avançait lentement. Il tenait à la main la poussette renversée, qu’il venait de relever. Ses yeux sombres ne cillaient pas sous le regard assassin qu’Éléonore lui décocha instantanément.
« Vous oubliez votre place, Marc, siffla la vieille dame. Vos compétences se limitent à la taille des vignes et à l’entretien des pompes. Gardez vos avis techniques pour vous. »
« Je dis simplement ce qui est mécanique, madame, répondit le régisseur sans baisser les yeux. Et il y a autre chose. »
Marc se pencha et ramassa un petit objet métallique qui brillait sous les projecteurs immergés de la piscine, juste à l’endroit où la poussette s’était trouvée avant de basculer dans la pente. C’était un galet plat, poli par la rivière voisine, biseauté d’un côté. Mais la face inférieure était recouverte d’un résidu collant de graisse industrielle.
« Ce galet était calé sous la roue arrière droite, continua Marc en tendant l’objet à Julien. Le frein n’était pas mis du tout. La poussette tenait en équilibre précaire uniquement grâce à cette pierre. Dès que quelqu’un a effleuré la poignée ou s’est appuyé contre le dossier, la pierre a glissé sur le pavé ciré. »
Un silence sépulcral retomba sur la terrasse. Les invités s’écartaient insensiblement d’Éléonore. Le vernis mondain venait de se fissurer de manière irréparable. Un malaise vagal n’explique pas l’usage d’une cale improvisée et graissée pour tromper l’équilibre d’un engin transportant un nourrisson.
« C’est absurde, bredouilla Julien, la gorge sèche. Maman n’aurait jamais… Pourquoi ferait-elle une chose pareille ? C’est de la paranoïa ! »
« Rentrons, ordonna Hélène d’un ton qui ne souffrait aucune réplique. Nous partons d’ici ce soir. Je ne passerai pas une minute de plus sous ce toit. »
« Personne ne part d’ici avant que nous ayons tiré cette affaire au clair ! » cria Éléonore, perdant soudain son masque d’aristocrate bienveillante pour laisser paraître une panique féroce. « Julien, empêche-la d’emmener cet enfant ! Cet enfant appartient aux Valmont ! »
Mais la panique d’Éléonore, loin de convaincre son fils, sonna l’alarme dans son esprit. Pour la première fois depuis qu’il était né, Julien vit sa mère non pas comme la gardienne inviolable de la famille, mais comme une femme aux abois, capable d’une violence qu’il avait toujours refusé de voir.
Hélène ne demanda pas son reste. Serrant Léo de toutes ses forces contre elle, elle tourna le dos à l’assemblée et remonta d’un pas rapide vers le corps principal de la demeure. Le bruit de ses pas claquant sur les dalles résonnait dans le parc silencieux. Derrière elle, le docteur Vernier tentait d’apaiser les invités qui commençaient déjà à quitter précipitamment les lieux, fuyant le scandale naissant.
En franchissant le grand vestibule au sol de marbre noir et blanc, Hélène se dirigea directement vers l’aile nord, où se trouvaient leurs appartements. Ses mains tremblaient tellement qu’elle eut du mal à tourner la poignée en laiton. Elle posa Léo sur le lit à baldaquin, alluma la veilleuse et s’assit sur le bord du matelas, la tête entre les mains.
Quelque chose n’allait pas. Pas seulement ce soir. Depuis des semaines.
Ce n’était pas le premier incident. Il y avait eu cette tasse de tisane oubliée sur le guéridon bas du salon, remplie d’une décoction de digitale pour le cœur d’Éléonore, que Léo avait failli porter à ses lèvres deux semaines plus tôt. Il y avait eu ce portillon du poulailler, laissé grand ouvert vers le ravin du vallon boisé, alors que tout le monde savait que le petit garçon adorait courir après les paons du domaine. Chaque fois, Éléonore avait accusé la distraction des domestiques, ou l’inattention d’Hélène elle-même. Chaque fois, Julien avait haussé les épaules, invoquant les maladresses ordinaires de la petite enfance.
Mais le galet graissé n’était pas une maladresse. C’était un piège d’une précision diabolique.
La porte de la chambre s’ouvrit doucement. Hélène bondit sur ses pieds, le regard farouche, prête à griffer. C’était Julien. Il avait l’air d’avoir vieilli de dix ans en l’espace d’une demi-heure. Les lumières des voitures des invités éclairaient tour à tour les rideaux épais tandis qu’ils descendaient l’allée des cyprès.
« Hélène… par pitié, écoute-moi, murmura-t-il en fermant la porte derrière lui. Maman est enfermée dans son boudoir avec le docteur Vernier. Il lui a donné un sédatif. Tout le monde est parti. »
« Je m’en moque éperdument, Julien. Fais nos valises. Si tu ne viens pas avec nous, je prends la voiture seule avec Léo. Je vais chez ma sœur à Lyon. »
« Tu ne peux pas prendre la route dans cet état, et Léo doit voir un médecin. Le docteur Vernier a proposé de l’examiner… »
« Vernier ne touchera pas à mon fils ! cria Hélène, s’approchant de lui jusqu’à sentir son souffle hésitant. Tu n’as pas vu son regard ? Vernier est aux ordres de ta mère depuis quarante ans. Il signe tout ce qu’elle lui demande de signer. Tu crois que je ne vois pas ce qui se trame ici ? Ta mère me déteste, soit. Mais pourquoi s’en prendre à un bébé ? Pourquoi voudrait-elle voir son propre petit-fils écrasé en bas d’une terrasse ? »
Julien s’effondra sur un fauteuil capitonné, passant ses paumes sur ses yeux humides.
« Elle perd la tête, tenta-t-il d’avancer. La sénilité… »
« Non ! Elle gère les comptes du domaine au centime près, elle dirige les ouvriers agricoles avec une poigne de fer, elle n’a jamais oublié un seul prénom de sa foutue lignée ! Elle n’est pas sénile, Julien. Elle est méthodique. Et toi, tu es un lâche. »
Un coup discret fut frappé à la porte menant au couloir de service. Hélène et Julien se figèrent. Julien se leva et ouvrit d’un coup sec.