Julien ne répondait plus. Il tremblait de tous ses membres, assis sur le lit d’où Léo dormait à présent d’un sommeil agité. Les fondations de son existence entière venaient de s’effondrer. Tout ce qu’il croyait savoir sur l’amour inconditionnel de sa mère, sur le culte de cette maison, n’était qu’un édifice bâti sur le meurtre d’un frère dont il ignorait jusqu’à l’existence.
Marc tourna les pages du dossier et en sortit une enveloppe plus récente, fermée par un cachet de cire brisé. La date mentionnée n’avait que six mois.
« Votre père avait fini par comprendre, monsieur Julien, dit Marc. Juste avant de mourir, il s’apprêtait à modifier son testament personnel et à dénoncer le meurtre d’Alexandre au procureur. Il avait réuni les aveux écrits de l’ancienne nourrice, retrouvée dans un hospice en Espagne. Mais il est mort brutalement, d’une soi-disant crise cardiaque. Et voici ce que le notaire de votre père m’a remis discrètement il y a trois semaines, après avoir reçu des instructions posthumes. »
Hélène prit le document. Il s’agissait des résultats d’un test génétique comparatif, effectué clandestinement par le défunt père de Julien sur des mèches de cheveux prélevées sur Julien et sur lui-même.
Les yeux d’Hélène s’écarquillèrent en lisant la conclusion scientifique :
« Probabilité de paternité entre le sujet A (Charles de Valmont) et le sujet B (Julien de Valmont) : 0,00 %. Aucune concordance d’allèles sur les marqueurs analysés. Le sujet B n’est pas le fils biologique du sujet A. »
La pièce sembla se vider de son oxygène.
« Julien n’est pas un Valmont, murmura Hélène, stupéfaite. »
« Madame Éléonore ne pouvait plus concevoir après Alexandre, expliqua Marc dans un souffle. Les séquelles de son premier accouchement l’avaient rendue stérile. Mais pour toucher l’héritage et empêcher que le domaine ne parte à la branche rivale, il lui fallait absolument un second fils mâle. Elle a simulé une grossesse lors d’un long séjour en Suisse. Elle a acheté un nourrisson dans une clinique privée de Genève et l’a fait passer pour le fils biologique de son mari. Mon frère travaillait comme chauffeur là-bas à cette époque. C’est lui qui avait conduit la voiture. Il est mort il y a deux ans, mais il m’avait tout avoué. »
Julien poussa un râle d’animal blessé. Il regarda ses mains, son torse, son reflet dans le grand miroir doré de la commode. Il n’était rien de ce qu’il croyait être. Un enfant volé ou acheté pour servir de pion dans une guerre d’héritage séculaire.
« Mais Léo… balbutia Julien, les yeux fous. Si je ne suis pas un Valmont, Léo non plus ! Alors pourquoi s’en prendre à lui ? »
« Parce que vous avez insisté pour faire baptiser Léo sous le régime de substitution fidéicommissaire, répondit Hélène, comprenant enfin l’effroyable machination. Souviens-toi, Julien ! Le mois dernier, ton notaire t’a fait signer des papiers pour enregistrer officiellement Léo comme successeur direct de la fiducie familiale. Cela signifiait des expertises génétiques obligatoires, exigées par les nouvelles lois successorales sur les transmissions de titres de noblesse et de majorats terriens ! »
« Exactement, confirma Marc. Si le sang de Léo était analysé dans le cadre de cette homologation successorale, on découvrirait que la lignée était rompue. Tout le domaine, les terres viticoles, les millions placés en Suisse, tout reviendrait aux cousins de Lyon. Éléonore serait ruinée, déchue, et potentiellement poursuivie pour faux en écriture publique et captation d’héritage. »
« Mais si Léo mourait dans un bête accident domestique… dit Hélène, la voix glacée par l’horreur, l’homologation n’avait plus lieu d’être. Julien restait le seul héritier apparent pour le restant de ses jours, sous la coupe absolue de sa mère. Et si je divorçais ou si je partais, Éléonore gardait la fortune intacte jusqu’à sa mort. »
La porte du couloir grinça soudain.
Un bruit de pas feutrés se fit entendre sur le plancher ancien. Marc porta la main à sa ceinture, mais avant qu’il n’ait pu bouger, la porte s’ouvrit à la volée.
Le docteur Vernier entra le premier, une seringue et un tensiomètre à la main, l’air embarrassé mais résolu. Derrière lui se tenait Éléonore. Elle avait changé de vêtements. Vêtue d’un tailleur noir impeccable, les cheveux tirés en un chignon strict, elle ne ressemblait plus du tout à la vieille femme tremblante de la terrasse. Dans sa main droite, elle tenait fermement un petit revolver de collection à crosse de nacre, une arme de calibre vingt-deux long rifle que Charles gardait jadis dans son secrétaire.
Derrière eux, dans le vestibule, deux silhouettes en uniforme de la gendarmerie attendaient dans la pénombre, encore hésitantes.
« Tu vois, Julien, dit Éléonore d’une voix parfaitement posée, presque maternelle. Je t’avais dit que cette femme était toxique. Regarde-la. Elle a réussi à corrompre Marc. Elle a fouillé dans les tiroirs secrets de ton père. Elle est prête à détruire notre famille avec des mensonges abjects. »
« Ce ne sont pas des mensonges, maman… ou qui que tu sois ! » hurla Julien en se levant, la voix déchirée par le désespoir. « J’ai les tests sous les yeux ! J’ai les aveux de la nourrice d’Alexandre ! Tu as tué un enfant de dix-huit mois ! Tu as acheté mon existence à Genève ! Et tu voulais assassiner Léo ce soir ! »
Les deux gendarmes restés sur le palier échangèrent un regard d’inconfort manifeste. Le brigadier-chef, un homme d’âge mûr qui connaissait les Valmont depuis des décennies, fit un pas en avant.
« Madame de Valmont… vous nous aviez appelés pour une agression conjugale avec voies de fait sur ascendant… Que se passe-t-il exactement ici ? »
« Ces gens sont en plein délire paranoïaque, adjudant, répondit froidement le docteur Vernier. Cette jeune femme a violemment bousculé madame de Valmont. Marc est un employé rancunier qui a dérobé des papiers intimes lors du décès de Charles. Julien traverse une crise nerveuse aiguë, manipulé par son épouse. Je recommande l’internement temporaire d’Hélène de Valmont sous contrainte médicale immédiate pour mise en danger d’autrui et violences avérées. »