Marc se tenait sur le seuil. Dans la pénombre du couloir, son visage buriné semblait taillé dans le chêne. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule avant d’entrer et de refermer sans un bruit. Dans sa main droite, il tenait un trousseau de clés lourdes et une chemise cartonnée en carton bouilli, défraîchie par le temps.

« Monsieur Julien, madame Hélène, dit-il d’une voix basse et caverneuse. Si vous comptez partir, ne le faites pas par la grille principale. Le docteur Vernier a prévenu les gendarmes du canton. »

Julien fronça les sourcils, stupéfait. « Les gendarmes ? Pour quoi faire ? »

« Pour violences volontaires contre une personne vulnérable, répondit Marc froidement. Madame Éléonore a affirmé devant le médecin que vous l’aviez agressée sans provocation, madame Hélène, et que vous aviez vous-même bousculé la poussette dans un accès de démence avant de vous jeter sur elle. Vernier est en train de rédiger un certificat médical attestant d’une contusion costale et d’un état de choc sévère chez votre mère. »

Hélène étouffa un cri de dégoût. « C’est un cauchemar… C’est impossible ! »

« Dans cette vallée, rien n’est impossible pour les Valmont, madame, reprit Marc. Surtout quand il s’agit de préserver les apparences. Mais ce n’est pas pour cela que je suis monté. »

Le régisseur posa la lourde chemise cartonnée sur la table de chevet. Il regarda Julien droit dans les yeux, avec un mélange de compassion et d’une amertume ancienne.

« Votre père n’est pas mort d’une crise cardiaque dans son sommeil il y a cinq ans, monsieur Julien. »

Julien se figea, le sang désertant ses joues. « Qu’est-ce que vous racontez ? Mon père avait une insuffisance coronaire sévère. Tout le monde le savait. Vernier l’avait diagnostiqué deux ans avant sa mort. »

« Votre père avait découvert quelque chose dans les archives du domaine, poursuivit Marc sans hausser le ton. Il était venu me voir à l’atelier, la veille de sa mort. Il était terrifié. Il m’a confié ce dossier en me disant : “Marc, si un jour le malheur frappe à nouveau cette maison, ou si Julien se retrouve seul face à sa mère, donne-lui ceci.” J’ai gardé le silence pendant cinq ans parce que je pensais que le vieil homme exagérait, qu’il s’agissait de vieilles rancœurs conjugales. Mais ce soir… quand j’ai vu cette pierre graissée sous la roue… J’ai reconnu le procédé. »

Hélène s’approcha lentement de la commode. « Quel procédé ? »

« Il y a trente ans, avant votre naissance, monsieur Julien, vos parents ont eu un premier enfant. Un petit garçon nommé Alexandre. »

Julien écarquilla les yeux. « C’est faux. Je suis fils unique. J’ai toujours été fils unique ! »

« Officiellement, oui, répondit le vieux régisseur. Alexandre avait dix-huit mois. Un matin d’avril, son landau a glissé le long de l’ancienne rampe de l’orangerie. Il a fini dans le grand bassin de décantation. Le portillon était resté ouvert. On a conclu à la négligence d’une jeune nourrice espagnole, qui a été renvoyée sur-le-champ sans un sou et menacée de prison si elle parlait. Mais dans les papiers de votre père… il y a les rapports d’un détective privé qu’il avait engagé en secret, des années plus tard. »

Hélène, le cœur battant à tout rompre, ouvrit la chemise cartonnée. Des feuilles jaunies, couvertes d’une écriture serrée et nerveuse, s’étalèrent sur le bois ciré. Il y avait des copies de relevés bancaires, des lettres manuscrites, des photographies en noir et blanc de mauvaise qualité, et un acte notarié ancien portant le sceau d’une étude parisienne.

Julien s’approcha, fasciné et horrifié. « Pourquoi ma mère aurait-elle fait du mal à son premier-né ? C’est insensé ! Elle vivait pour sa famille, pour le nom des Valmont ! »

« Lisez, murmura Marc en désignant le document notarié. Lisez attentivement le testament du grand-oncle Charles-Henri de Valmont, celui qui possédait la totalité des terres et la fortune minière avant de tout léguer à votre père. »

Hélène parcourut les lignes rédigées dans ce style juridique rigide et impitoyable du début du siècle précédent. Ses yeux déchiffrèrent les clauses d’un fidéicommis d’une cruauté archaïque :

« La totalité des biens meubles et immeubles composant le domaine des Cèdres sera transmise en ligne directe mâle à l’aîné de la descendance légitime. Toutefois, dans l’hypothèse où le premier descendant mâle viendrait à décéder sans descendance avant sa majorité, ou s’il s’avérait atteint d’une tare mentale ou physique le rendant incapable de perpétuer l’honneur du lignage, l’usufruit intégral reviendra à l’épouse survivante pendant une durée de trente années, avec plein pouvoir de cession et de gestion. En revanche, si un second héritier mâle légitime naît et atteint l’âge de raison, la succession sera bloquée sous tutelle judiciaire jusqu’à sa majorité, interdisant à la mère toute transaction sur le capital. »

Hélène leva les yeux vers Julien, la vérité éclatant dans son esprit avec la violence d’une déflagration.

« Alexandre… Alexandre était malade ? demanda-t-elle, la gorge nouée. »

Marc hocha la tête. « Il avait contracté une méningite foudroyante à l’âge de six mois. Il avait survécu, mais les médecins parisiens avaient été formels : il ne marcherait jamais correctement et souffrait de retards cognitifs irréversibles. Pour madame Éléonore, c’était une déchéance insupportable. Mais surtout, le grand-oncle menaçait d’appliquer la clause de déchéance et de transférer l’héritage à une branche cousine de Lyon si l’enfant restait l’unique héritier affligé d’une infirmité. »

« Alors elle l’a éliminé… souffla Hélène, prise d’une nausée violente. Elle a maquillé la mort d’Alexandre en accident pour garder la main sur le domaine, en attendant de donner naissance à un fils “parfait”. »

« Et ce fils, c’était toi, Julien, continua Hélène en fixant son époux. Mais alors… pourquoi Léo ? Léo est en parfaite santé ! Léo est son petit-fils biologique ! Pourquoi vouloir tuer son propre sang ? »