Marello gravit les marches de l’escalier de pierre quatre à quatre, ignorant la pluie qui s’abattait désormais avec fureur sur les collines.
Quand il atteignit le palier supérieur, Giata n’eut pas la force de reculer. Ses jambes se dérobèrent sous elle, vaincue par l’épuisement et le contre-coup de la violence qu’elle venait d’affronter.
Marello la rattrapa avant qu’elle ne touche le sol.
Ses bras puissants se refermèrent autour de son corps frêle, la serrant contre son torse chaud et solide. Il écarta les mèches trempées qui collaient au front de Giata, ses yeux sombres brûlant d’une émotion qu’aucun homme en Sicile n’avait jamais vue sur son visage.
« Tu es folle, murmura-t-il contre ses cheveux humides, sa voix vibrant d’une ferveur sauvage. Complètement folle. Tu aurais pu mourir ce soir. »
« Vous aussi, souffla-t-elle en appuyant son front contre le revers de son manteau, sentant son cœur battre à un rythme effréné contre le sien. Et je vous l’ai dit… ma grand-mère m’a appris qu’on ne regarde pas le mal sans agir. »
Marello la souleva dans ses bras comme si elle ne pesait rien et la porta le long de l’escalier jusqu’à la berline noire, ordonnant à ses hommes de boucler le périmètre et de nettoyer toute trace de l’affrontement avant le lever du jour.
Six mois plus tard, la lumière du printemps sicilien baignait la ville de Catane d’un éclat d’or pur. Les orangers en fleurs embaumaient les ruelles pavées menant à la cathédrale Sainte-Agathe, dont les grandes portes de bronze étaient grandes ouvertes pour la première fois depuis des années pour un événement d’une solennité absolue.
Toute l’aristocratie, les dignitaires, les commerçants et le peuple de la province s’étaient massés sur la place principale. Mais cette fois-ci, l’atmosphère n’avait rien de cette pesanteur hypocrite qui régnait sur la terrasse du Terrazza del Mare.
Les Colonna avaient disparu de la carte politique et économique de l’île. Leurs biens avaient été démantelés, leurs terres redistribuées aux métayers et aux coopératives locales sous la supervision rigoureuse de la jeune avocate Elena Ferrara, qui venait de remporter son premier grand procès pour réhabiliter la mémoire et les biens spoliés de son grand-père Salvatore.
À l’intérieur de la nef de la cathédrale, sous les fresques majestueuses et le chant des orgues baroques, Giata avançait lentement sur le tapis pourpre.
Elle portait une robe d’une dentelle immaculée tissée à la main par les femmes des villages de montagne, sans diamants ostentatoires ni bijoux prétentieux, mais avec une grâce naturelle et une dignité royale qui imposaient le respect de tous les puissants inclinés sur son passage. Elle n’était plus la serveuse invisible que l’on ignorait en demandant une carafe d’eau. Elle était la femme qui avait regardé la mort en face pour sauver l’homme qu’elle aimait.
À l’autel, Marello l’attendait.
Vêtu d’un costume sombre parfaitement taillé, son regard noir ne quitta pas Giata un seul instant pendant qu’elle remontait la nef. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, il prit ses deux mains entre les siennes, sans hésitation, devant les prélats et les témoins de toute la Sicile.
Le cardinal prononça les bénédictions traditionnelles, rappelant les devoirs de force, de fidélité et de justice qui liaient désormais leurs destins.
Au moment d’échanger les anneaux d’or lourd forgés par les artisans de Taormine, Marello se pencha vers elle. Ses yeux brillaient d’un éclat profond, apaisé, débarrassé des fantômes de la guerre et des soupçons qui avaient empoisonné sa vie pendant si longtemps.
« Tu m’as embrassé un soir pour me sauver d’une coupe de poison, Giata Ferrara, murmura-t-il pour elle seule, d’une voix douce qui fit frémir la jeune femme. Aujourd’hui, je te donne mon nom, mon sang et tout ce que je possède, pour que plus jamais personne ne te force à devenir invisible. »
Giata sourit, ses yeux brillants de larmes qui ne coulaient pas. Elle pensa à Lucia, à la petite trattoria fermée, aux années de labeur silencieux et à cette promesse faite au cœur de la nuit sur une falaise menacée par les flots.
Elle leva la tête vers le maître incontesté de l’île et posa ses mains sur les revers de son col.
« Vous êtes mon roi, Marello, répondit-elle avec cette étincelle indomptable qui l’avait séduit dès le premier regard. Mais n’oubliez jamais que c’est moi qui goûterai votre vin. »
Sous les vivats assourdissants de la foule qui s’engouffraient par les portes grandes ouvertes et le carillon triomphal des cloches résonnant jusqu’aux rivages de la mer Ionienne, Marello scella leur serment d’un baiser passionné, offrant à la serveuse de Catane la seule place qui lui revenait désormais : à ses côtés, sur le trône d’une Sicile délivrée de ses traîtres.