Renata fut saisie sous les aisselles et traînée vers les berlines noires stationnées dans la cour intérieure, ses talons crissant contre les graviers sans que personne parmi les invités prestigieux n’ose esquisser le moindre geste pour la secourir.

La terrasse commença à se vider dans une débandade feutrée mais paniquée. Les magistrats et les sénateurs comprenaient que rester une minute de plus au Terrazza del Mare revenait à assister à des secrets de sang. En quelques minutes, les tables abandonnées ne laissèrent voir que des assiettes à moitié pleines, des verres de cristal abandonnés et les braises mourantes des bougies de cire.

Giata restait debout près de la balustrade, tremblante maintenant que l’adrénaline refluait de ses membres. Elle sentait le poids de ses chaussures usées, le tiraillement de ses muscles endoloris par huit heures de service ininterrompu, et l’immensité du gouffre qui venait de s’ouvrir sous ses pieds.

Elle avait touché Marello Falcone. Elle avait posé ses lèvres sur les siennes. Elle avait déjoué un complot fomenté par l’une des plus puissantes familles du pays.

Elle savait trop bien comment fonctionnait ce monde. Ceux qui sauvent les rois deviennent souvent les premiers témoins gênants dont on cherche à effacer la trace pour ne pas laisser voir sa propre vulnérabilité.

Elle fit un pas discret vers l’office pour récupérer son manteau élimé et fuir vers le petit appartement où sa sœur cadette Elena l’attendait probablement en révisant ses examens de droit.

« Où crois-tu aller ? »

La voix résonna dans son dos, profonde, rugueuse, arrêtant Giata net dans son élan.

Elle se retourna lentement. Marello s’était approché. De près, sans la foule et sans le fracas des verres brisés, il paraissait encore plus imposant. Une cicatrice ancienne coupait discrètement son sourcil gauche, vestige d’une guerre passée, et son regard ne laissait filtrer aucune indulgence, mais une intensité troublante qui la mettait à nu.

« Mon service est terminé, monsieur, parvint-elle à articuler d’une voix qu’elle s’efforça de garder stable. Je dois rentrer chez moi. Ma sœur m’attend. »

« Ta sœur attendra, dit-il en s’asseyant sur l’un des fauteuils de rotin encore intacts. Et ton service ne fait que commencer. Viens ici. »

Giata hésita, puis s’avança jusqu’à la table, s’arrêtant à deux pas de lui.

« Tu t’appelles comment ? »

« Giata. Giata Ferrara. »

Marello pencha la tête, un pli minuscule marquant son front. « Ferrara ? Aucun lien avec Salvatore Ferrara, qui tenait autrefois l’auberge sur les hauteurs de Taormine ? »

« C’était mon grand-père, répondit Giata, sentant une pointe de fierté réveiller son courage. Après sa mort, ma grand-mère Lucia a essayé de garder l’établissement ouvert. Mais les taxes ont augmenté, les créanciers sont venus… et nous avons tout perdu. Elle est morte l’hiver dernier. »

Marello posa ses paumes sur ses genoux et la fixa longuement. « Ton grand-père était un homme d’honneur. Il ne courbait jamais l’échine devant personne, même pas devant mon père quand les temps étaient durs. Il cuisinait le meilleur chevreau au laurier de toute la province. Tu as ses yeux. Entêtés. Inconscients. »

« Je ne suis pas inconsciente, répliqua-t-elle sans réfléchir, avant de regretter son audace. J’ai simplement vu ce qui se préparait. Je ne pouvais pas vous laisser boire ce vin. »

« Pourquoi ? Tu ne me connais pas. Les gens de ta condition me craignent, et pour cause. Renata n’avait pas tout à fait tort sur un point : la plupart des gens se seraient tus, auraient ramassé leur pourboire et auraient regardé le spectacle depuis la cuisine. Tu aurais pu rentrer chez toi sans risque. Maintenant, les Colonna savent qui tu es. Tu as ruiné leur plan. Tu penses que Roberto Colonna va te laisser vivre tranquillement dans ton deux-pièces au-dessus du port ? »

Un frisson glacial parcourut l’échine de Giata. La réalité de sa situation la frappa de plein fouet. Elle avait agi par pur réflexe moral, poussée par le fantôme de sa grand-mère, sans mesurer les répercussions sur sa propre vie et sur celle d’Elena.

« Je n’ai pas pensé à ça, avoua-t-elle dans un souffle. »

« Évidemment que non, dit Marello en esquissant l’ombre d’un sourire sans joie. Tu as agi avec tes tripes. C’est pour ça que tu es encore en vie, et c’est pour ça que je suis encore debout. »

Il se leva d’un mouvement souple et désigna le couloir menant aux appartements privés de la villa attenante.

« Tu ne rentres pas chez toi ce soir, Giata Ferrara. Dante a déjà envoyé quatre hommes chercher ta sœur. Elle sera mise en sécurité dans l’une de mes propriétés à l’intérieur des terres, près d’Enna, là où personne n’ira la chercher. Quant à toi, tu restes à mes côtés. »

« À vos côtés ? Pourquoi ? Je ne suis qu’une serveuse. Je ne sais rien de vos affaires, et je ne veux rien en savoir ! »

Marello s’arrêta juste devant elle. L’odeur de tabac blond, de cèdre et de nuit fraîche qui émanait de son manteau enveloppa la jeune femme. Il leva une main, et pendant une seconde terrifiante, Giata crut qu’il allait la frapper. Mais ses doigts rugueux se contentèrent d’effleurer la commissure de sa lèvre inférieure, là où sa bouche s’était pressée contre la sienne quelques instants plus tôt sur la terrasse.

« Tu as prouvé ce soir deux choses rares dans cette île, Giata, murmura-t-il, les yeux ancrés dans les siens. Tu sais voir ce que tout le monde ignore. Et tu es prête à mourir pour ce que tu crois juste. Renata était ma promise pour des raisons de territoire, mais elle ne m’a apporté que du poison. Toi, tu n’as rien, mais tu m’as offert ma propre vie. Les Falcone paient toujours leurs dettes. Au centuple. »

Trois semaines passèrent. Trois semaines d’une tension sourde qui fit trembler les fondations de la Sicile orientale.