« Je ne crains que les lâches qui se cachent derrière les flacons de leurs nièces, Roberto, répondit Marello en avançant d’un pas tranquille, les mains enfoncées dans les poches de son manteau noir. Parlons vite. La nuit est fraîche et je n’ai pas de temps à perdre avec des traîtres. »
« Renata a été impulsive, tenta de justifier le vieux patriarche avec un geste d’apaisement hypocrite. Elle voulait accélérer les choses, s’assurer que notre sang prenne le contrôle plus vite que prévu. Une erreur de jeunesse. Je suis prêt à te céder l’intégralité des concessions de Messine et à te verser deux millions d’euros en compensation. En échange, nous scellons la paix et tu me laisses récupérer ma nièce pour l’envoyer dans un couvent en Suisse. »
Marello s’arrêta à cinq pas de lui. Dans l’ombre d’un pilier écroulé, Giata observait la scène à travers une brèche dans la muraille, le souffle court.
Elle remarqua immédiatement ce que les hommes concentrés sur la négociation ne voyaient pas.
À l’étage supérieur de l’abbaye, là où subsistaient les vestiges de la galerie du cloître, une silhouette bougeait à peine perceptible dans la brume. Ce n’était pas un simple garde. Le reflet métallique d’une lunette de visée accrocha la lueur d’une torche pendant une fraction de seconde. Un tireur embusqué attendait le signal, visant directement la nuque de Marello.
Et plus bas, les hommes de Roberto ne tenaient pas leurs mains le long de leurs corps : leurs doigts étaient déjà crispés sur les pontets dissimulés sous leurs manteaux.
Ce n’était pas une négociation. C’était une exécution publique maquillée en reddition.
Giata savait qu’elle ne pouvait pas crier. Un cri ferait partir le coup instantanément.
Elle baissa les yeux vers le sol jonché de gravats et aperçut un morceau de fer forgé arraché à une ancienne grille d’autel, lourd et rouillé. Sans réfléchir au danger mortel qu’elle courait, elle se glissa silencieusement à travers les buissons d’épines qui longeaient le flanc de l’édifice, montant les marches brisées de l’escalier extérieur menant à la galerie supérieure.
La pierre était glissante sous la pluie fine. Ses mains s’écorchèrent contre le calcaire rugueux, mais elle ne sentit rien. Seule comptait la silhouette sombre agenouillée sur les dalles branlantes du premier étage, le fusil calé sur le parapet, le doigt sur la détente.
En bas, Roberto continuait son monologue mielleux :
« … et nous pourrons ainsi réorganiser le transport maritime sans qu’une seule goutte de sang ne soit versée. Qu’en dis-tu, Falcone ? Marché conclu ? »
Marello ne répondit pas tout de suite. Son regard s’était durci. Il sentait la menace, mais il n’avait pas encore localisé l’origine exacte du piège.
Le tireur sur la galerie retint sa respiration pour ajuster son tir.
Giata surgit de l’ombre des arcades comme une furie silencieuse. De toutes ses forces, guidée par le désespoir et l’instinct de survie, elle abattit la barre de fer sur le crâne de l’homme embusqué.
Le coup résonna avec un bruit mat et sinistre d’os brisé. Le tireur lâcha un râle étouffé, son doigt se contractant involontairement sur la queue de détente. Le coup de feu partit dans le vide, brisant une statue de saint en plâtre vingt mètres plus loin.
Le fracas de la détonation déchira la nuit.
En bas, Marello n’attendit pas une seconde. Anticipant l’embuscade, il plongea derrière un autel de marbre brisé au moment même où les six hommes de Roberto ouvraient le feu. Les plombs arrachèrent des morceaux de calcaire dans une volée d’étincelles assourdissante.
Dante et les tireurs embusqués des Falcone ripostèrent immédiatement depuis les taillis environnants. Les détonations sèches des pistolets automatiques se mêlèrent aux échos du tonnerre.
En haut, le tireur de Roberto, sonné mais encore vigoureux, roula sur le côté et tenta de sortir un couteau de sa ceinture pour égorger Giata. La jeune femme recula précipitamment, trébucha sur une dalle disjointée et manqua de basculer dans le vide par-dessus la balustrade effondrée. L’homme se jeta sur elle, son poids écrasant la poitrine de Giata, la lame brillant à quelques centimètres de sa gorge.
« Sale petite garce… » cracha-t-il dans un souffle fétide.
Giata agrippa une poignée de gravats et de poussière de chaux trempée et la projeta directement dans les yeux de son agresseur. L’homme hurla de douleur, lâchant prise une seconde pour frotter son visage brûlé par la chaux vive. Giata en profita pour lui asséner un coup de genou violent à l’aine, le repoussant de toutes ses forces. Déséquilibré sur le bord du parapet vermoulu, le tireur bascula en arrière et s’écrasa quinze mètres plus bas sur les dalles de la nef avec un craquement définitif.
En bas, l’affrontement avait été court et impitoyable. Les hommes de main des Falcone, préparés à la guerre et bien supérieurs en précision, avaient éliminé l’escorte des Colonna en quelques secondes d’une efficacité chirurgicale.
Roberto Colonna était le seul survivant. Agenouillé dans la boue et le sang de ses gardes, les mains levées, il tremblait de tout son corps devant Marello qui s’avançait vers lui, son arme encore fumante à la main.
« Pitié, Marello… bredouilla le vieux baron, brisé par la terreur. C’était une erreur… nous pouvons encore trouver un arrangement… »
Marello ne le regardait même pas. Ses yeux levés vers les ruines du premier étage cherchaient désespérément une silhouette familière au milieu de la fumée de poudre et du brouillard.
Puis il vit Giata.
Elle se tenait debout au bord de l’arche brisée, le visage taché de suie et de sang, les vêtements trempés et déchirés, mais vivante et droite.
Marello baissa lentement son arme vers Roberto.
« Il n’y a plus aucun arrangement possible dans ce monde pour toi, Roberto. Tu as essayé de me tuer deux fois. Et les deux fois, tu as été vaincu par la même femme que tu considérais comme insignifiante. »
Marello fit un signe de tête à Dante sans un mot de plus. Le chef de sécurité s’avança avec une corde et fit basculer Roberto dans l’ombre sans qu’un seul cri ne franchisse plus ses lèvres.