Le docteur Santoro, l’homme de confiance des Falcone depuis trois décennies, ne regarda personne d’autre que son maître. Il déplia sur la nappe en fil de lin immaculée une fine bandelette de papier réactif devenue violette, presque noire, ainsi qu’un tube à essai contenant un précipité blanchâtre et opaque.
« Aconit tue-loup concentré avec des traces de cyanure de potassium, annonça Santoro d’une voix neutre, dénuée de tout tremblement. Trois gouttes suffisaient pour provoquer une paralysie cardiaque foudroyante en moins de quatre minutes. Si le don avait bu cette gorgée pour porter son toast, aucun secours au monde n’aurait pu réanimer son cœur avant que ses poumons ne s’effondrent. »
Un murmure d’effroi courut le long de la terrasse comme une traînée de poudre.
Marello Falcone ne cilla pas. Ses yeux noirs, d’une profondeur insondable qui avait fait plier les familles les plus féroces de l’île, quittèrent la feuille de réactif pour se poser sur le sommelier. L’homme tremblait si fort que ses genoux frappaient les dalles de marbre taillé. Entre les mains de fer des deux gardes du corps, il semblait déjà réduit en poussière.
« Qui t’a remis cette fiole ? demanda Marello. »
Sa voix n’était pas forte. Elle ne trahissait aucune colère, aucun emportement, et c’était précisément cette absence totale d’émotion qui la rendait terrifiante. C’était le ton d’un juge prononçant une sentence inévitable.
Le sommelier ouvrit la bouche, la gorge sèche, la lèvre fendue par sa propre panique. Il jeta un regard désespéré vers Renata Colonna.
Renata se leva brusquement, renversant sa chaise qui claqua lourdement sur la pierre. Son visage, d’ordinaire d’une pâleur aristocratique parfaite, s’était marbré de rougeurs violentes. La soie vert émeraude de sa robe bruissait au rythme saccadé de sa respiration.
« Cet homme mentira pour sauver sa misérable peau ! cria-t-elle en balayant l’assemblée du regard, cherchant des appuis parmi les notables pétrifiés. Marello, regarde autour de toi ! Tu es en train de détruire l’alliance entre nos deux maisons sur les allégations d’une souillon sans nom, une servante qui t’a sauté au cou pour s’inventer une importance ! Tu crois vraiment que moi, une Colonna, j’aurais besoin d’un poison de bas étage pour régler mes comptes ? »
Elle s’avança vers lui, les ongles vernis de pourpre tendus en avant, mais les gardes de Marello croisèrent leurs bras massifs devant elle sans le moindre scrupule.
« Ton père t’a appris à parler fort quand tu perds le contrôle, Renata, murmura Marello en se redressant de toute sa hauteur. Mais il a oublié de t’apprendre à observer ceux qui ne possèdent rien. »
Marello fit un pas de côté. Derrière son épaule large se tenait Giata. La jeune femme n’avait pas bougé d’un pouce. Son tablier blanc était froissé par la tension, ses ongles étaient courts et nets, et ses tempes battaient la chamade. Mais lorsqu’elle soutint le regard furieux de Renata, elle ne baissa pas les yeux. Elle se souvint des paroles de sa grand-mère Lucia : la peur n’efface pas la vérité, elle ne fait qu’offrir un abri aux lâches.
Marello fit signe à Dante, son chef de sécurité, un colosse au crâne rasé dont le costume sur mesure dissimulait mal l’épaisseur des épaules.
« Fouillez la suite de mademoiselle Colonna au troisième étage de l’hôtel, ordonna le don. Ne laissez pas une seule latte de parquet, pas un seul coussin intact. Et amenez-moi son sac à main. Maintenant. »
Renata tenta de faire un mouvement vers la sortie, mais la main de fer de Dante se referma sur son épaule fine, la forçant à se rasseoir.
« Tu commets une erreur fatale, Marello, siffla-t-elle entre ses dents serrées, abandonnant soudain son masque de jeune fille de bonne famille pour laisser transparaître une haine froide et féroce. Mon oncle Roberto et les barons de Palerme ne te laisseront pas humilier notre sang sans représailles. Tu penses régner seul sur cette île ? Tu n’es qu’un orphelin parvenu qui a bâti son trône sur des cadavres ! »
« Et ce soir, répliqua Marello sans élever la voix, ce n’est pas le mien qui s’ajoutera à la liste. »
Deux minutes plus tard, un jeune homme de main redescendit l’escalier en colimaçon quatre à quatre. Dans ses mains gantées, il tenait une pochette de velours brodée aux armoiries des Colonna, ainsi qu’un petit calepin en cuir noir et un second flacon, rigoureusement identique à celui retrouvé dans la cave, encore scellé de cire rouge.
Dante ouvrit le carnet devant Marello. Les pages contenaient des chiffres précis, des montants virés sur des comptes en Suisse, et surtout un nom récurrent à côté de dates précises : Roberto Colonna, l’oncle de Renata, l’homme qui contrôlait les quais de Messine et qui contestait l’autorité des Falcone depuis la mort du patriarche précédent.
L’assassinat de Marello devait ouvrir une guerre de succession immédiate, permettant aux Colonna de s’emparer des lignes maritimes et des entrepôts douaniers avant que la famille Falcone n’ait le temps de désigner un successeur.
Le silence sur la terrasse devint glacial. Les invités comprirent en une seconde que l’histoire de la Sicile venait de basculer sous leurs yeux.
Marello jeta un regard dédaigneux sur les preuves étalées sur la table. Puis il se tourna vers le sommelier qui sanglotait désormais à genoux.
« Emmenez-le dans les hangars du port, dit Marello à ses hommes. Qu’il raconte à Dante tout ce qu’on lui a promis, jusqu’au dernier centime. Quant à elle… »
Il s’arrêta à quelques centimètres de Renata. La jeune femme le défiait encore du regard, mais une goutte de sueur froide glissait le long de sa tempe poudrée.
« Tu vas retourner à la villa de ton père à Palerme sous escorte, déclara Marello d’une voix basse et tranchante. Tu lui diras que la dot est annulée. Tu lui diras que demain matin, à l’aube, ses entrepôts de Messine ne lui appartiendront plus. Et si jamais un membre de ta famille pose un pied à l’est de l’Etna, je ne ferai pas appel à un poison discret. Je ferai brûler vos terres jusqu’à ce qu’il ne reste que des cendres stériles. Emmenez-la. »