Installée dans l’aile ouest de la forteresse des Falcone, un domaine fortifié perché sur les crêtes rocheuses dominant Catane, Giata avait vu son quotidien basculer dans un autre monde. Elle ne portait plus son tablier de toile usée mais des robes de laine fine et des souliers souples qui ne faisaient aucun bruit sur le marbre. Sa sœur Elena était en sécurité, logée dans une dépendance avec tous les livres de droit dont elle pouvait rêver, entourée de gardes armés mais traitée avec les égards dus à une invitée de marque.
Pourtant, Giata refusait de se laisser bercer par ce luxe forcé. Chaque matin, elle descendait dans les cuisines immenses du domaine, chassant gentiment les cuisiniers pour préparer elle-même les repas de Marello. Après l’attentat manqué, l’homme ne mangeait plus rien qui n’eût été supervisé par Santoro ou préparé sous ses yeux. Giata s’était naturellement imposée comme son bouclier invisible. Elle choisissait les herbes, pétrissait la pâte, surveillait les cuissons de ces plats simples et robustes que son grand-père lui avait enseignés.
Marello ne descendait que tard le soir, le visage émacié par les nuits sans sommeil, les dossiers de ses entreprises et de ses alliances étalés sur la grande table de bois brut de la salle à manger voûtée.
La riposte des Colonna avait été sournoise mais prévisible : des cargaisons de blé incendiées dans la plaine, deux bateaux de pêche arraisonnés au large de Syracuse, et des rumeurs persistantes annonçant que Roberto Colonna levait des hommes à Palerme pour marcher sur Catane.
Un soir de pluie torrentielle, alors que le tonnerre grondait contre les flancs de l’Etna, Marello entra dans la cuisine où Giata finissait de ranger les épices. Il avait déboutonné le col de sa chemise blanche et portait un bandage frais autour de l’avant-bras gauche.
Giata lâcha son torchon, le cœur bondissant dans sa poitrine. « Vous êtes blessé. »
« Une échauffourée près des entrepôts de la gare, répondit-il d’un ton las en tirant un tabouret de bois. Rien de grave. Une égratignure causée par un éclat de vitre. »
Sans mot dire, Giata alla chercher une bassine d’eau tiède, du linge propre et la teinture d’iode que le docteur Santoro gardait dans l’armoire murale. Elle s’agenouilla devant lui, défit le pansement imbibé d’une tache sombre et commença à nettoyer la plaie avec une infinie délicatesse.
Marello ne bougea pas. Il la regardait agir, observant la concentration farouche qui plissait son front, la mèche brune qui s’échappait de sa coiffure pour caresser sa joue, et la douceur de ses mains qui contrastaient si violemment avec la brutalité de son univers.
« Pourquoi continues-tu à faire ça ? demanda-t-il à voix basse tandis qu’elle appliquait l’antiseptique. Tu pourrais me demander de l’argent, assez pour partir sur le continent avec ta sœur, acheter une maison à Florence ou à Milan, loin de tout ceci. Je te le donnerais sans hésiter. »
Giata leva les yeux vers lui, ses doigts encore posés sur son bras musclé.
« Parce que si je pars, qui veillera sur votre vin ? »
Un silence dense s’installa entre eux, troublé seulement par le crépitement de l’averse contre les vitraux épais de la cuisine. Le regard de Marello s’adoucit, perdant cette froideur minérale qui maintenait le reste du monde à distance respectueuse.
« Tu n’as pas peur de moi, constata-t-il presque étonné. »
« J’ai peur de ce qui vous entoure, répondit-elle avec sincérité. J’ai peur de cette violence qui ne s’arrête jamais, de ces hommes qui sourient le jour et préparent des poisons la nuit. Mais vous… vous êtes juste, Marello. Mon grand-père disait toujours qu’un homme puissant qui protège les siens sans abuser des faibles mérite le respect. Vous n’avez pas touché à un cheveu de ma sœur, vous avez payé les dettes de ma famille sans rien exiger en retour. Je sais reconnaître la dette du cœur. »
Marello posa sa main valide sur celle de Giata, couvrant ses doigts fins de sa paume chaude et calleuse.
« Ce n’est pas terminé, Giata. Roberto Colonna a demandé une rencontre demain soir à l’ancienne abbaye de San Martino, à mi-chemin entre nos deux territoires. Il prétend vouloir négocier une trêve, rendre les armes et payer le prix du sang pour la trahison de sa nièce. »
« C’est un piège, lâcha Giata d’instinct, son sang ne faisant qu’un tour. Les hommes comme lui ne demandent pas pardon. Ils préparent simplement un coup plus bas que le précédent. »
« Je le sais, dit Marello avec une lueur sombre dans le regard. Et c’est précisément pour cela que j’irai. On ne met pas fin à une guerre en fuyant les pourparlers. Mais cette fois-ci, nous ne serons pas pris au dépourvu. »
Le lendemain soir, le brouillard descendit des montagnes pour envelopper les ruines de l’abbaye de San Martino d’un linceul gris et humide. Les arches romanes éventrées se découpaient comme des squelettes contre le ciel d’encre.
Marello arriva dans une seule voiture, accompagné uniquement de Dante et de deux tireurs d’élite restés en retrait dans les taillis. Mais dissimulée à l’arrière du véhicule, sous une couverture de laine sombre, Giata avait refusé de rester au domaine. Elle n’avait pas d’armes, mais elle avait ses yeux, sa mémoire et cette intuition viscérale qui l’avait sauvée trois semaines plus tôt.
Roberto Colonna attendait au centre de la nef à ciel ouvert, éclairé par deux torches fichées dans la terre meuble. C’était un homme d’une soixantaine d’années, corpulent, aux cheveux d’argent coiffés en arrière, vêtu d’un manteau de cachemire sombre qui dissimulait mal la tension de sa posture. Derrière lui se tenaient six hommes armés de fusils à canon scié, le visage dissimulé sous des casquettes plates.
« Marello, lança Roberto d’une voix rauque qui résonna sous les voûtes de pierre. Tu es venu. Je craignais que la mésaventure de la Terrazza del Mare ne t’ait rendu frileux. »