Maya tendit la main vers le cou de la louve. L’animal leva péniblement sa lourde tête grise. Ses yeux d’or croisèrent ceux de la jeune femme. Pendant un instant suspendu hors du temps, l’abîme séparant l’humain du sauvage sembla s’abolir totalement. Il n’y avait là que deux êtres liés par une dette de sang et de sauvetage mutuel. La louve poussa un faible soupir rauque et posa son museau humide au creux de la paume écorchée de Maya.

« Aidez-moi à lui enlever cette horreur, Daniel. »

Le garde forestier s’agenouilla à son tour. Avec le couteau tactique abandonné par le mercenaire, il examina le mécanisme du carcan. C’était un boîtier blindé en titane muni d’un verrouillage d’urgence manuel dissimulé sous un cache en caoutchouc. Daniel inséra la lame, força sur le loquet d’acier qui céda dans un déclic métallique libérateur. Le collier lourd et froid tomba sur la roche avec un tintement sinistre.

Autour du cou pelé de la louve, la chair était à vif, irritée par des mois de captivité et d’émissions radioélectriques. Daniel extirpa une boîte de pansements antiseptiques compressifs de sa trousse de premiers secours et appliqua délicatement une compresse hémostatique sur la plaie par balle à l’épaule de l’animal. La louve eut un faible tressaillement mais ne tenta pas de mordre.

Depuis le fond de la crevasse, deux petits yeux brillants émergèrent de l’ombre. Le louveteau, rassuré par le silence revenu et l’absence de coups de feu, s’avança à petits pas malhabiles, ses petites pattes glissant sur les pierres. Il trottina vers sa mère, venant blottir sa tête contre son flanc blessé, poussant des glapissements tendres et vibrants. Puis, tournant sa petite truffe noire vers Maya, il vint lui lécher les doigts avec une naïveté bouleversante.

Les larmes montèrent aux yeux de Maya, brouillant l’obscurité de la caverne. « Qu’est-ce qu’on fait du collier, Daniel ? »

Daniel ramassa l’objet lourd, dont la diode clignotait toujours d’une façon saccadée. Il contempla les deux mercenaires solidement ligotés au sol.

« L’hélicoptère tourne toujours dans le secteur sud, dit-il avec un rictus déterminé. Ils attendent le signal de leurs hommes. Nous allons leur donner exactement ce qu’ils cherchent, mais pas là où ils l’espèrent. »

Le garde emporta le collier vers le déversoir du torrent. Avec une sangle de nylon solide, il attacha le dispositif émetteur sous la coque d’un énorme tronc de mélèze déraciné coincé au bord du courant rapide. D’un puissant coup de talon, il libéra la souche dans les flots tumultueux. Le tronc fut happé immédiatement par les remous furieux, emporté à toute vitesse vers la sortie aval des gorges, là où le torrent s’engouffrait dans des canyons infranchissables menant directement vers le centre opérationnel de la gendarmerie départementale, vingt kilomètres plus bas.

« Le signal continuera d’émettre pendant qu’ils le suivront vers la plaine, sourit Daniel. Et quand ils descendront pour le récupérer, ce ne sera pas une louve blessée qu’ils trouveront, mais l’escadron d’intervention de haute montagne alerté par le capteur de zone. »

Il se tourna ensuite vers l’issue dérobée de la grotte des Pèlerins : un boyau rocheux ascendant, tapissé de mousses sèches, grimpant en pente douce vers l’autre versant de la montagne, là où s’étendait le sanctuaire naturel préservé, loin des concessions minières privées.

« Venez, dit Daniel d’une voix plus douce. Il faut les faire monter là-haut avant que le froid de la nuit ne s’installe. »

Maya se pencha et prit avec d’infinies précautions le petit louveteau dans ses bras. Il ne se débattit pas, calquant sa respiration saccadée sur les battements de cœur de la jeune femme. Daniel aida la louve à se relever en soutenant doucement son flanc blessé. Rassemblant le peu d’énergie qui lui restait, mue par une volonté indomptable, la mère se redressa sur ses trois pattes valides.

Leur lente procession à travers le tunnel dura près d’une demi-heure. Le boyau était étroit, mais praticable. À mesure qu’ils montaient, l’air vicié et humide de la gorge laissait place à la fraîcheur balsamique des hauts plateaux, chargée de la senteur pure des pins cembros et de la terre sauvage.

Lorsqu’ils émergèrent enfin à l’air libre, le spectacle qui s’offrit à eux leur coupa le souffle.

La nuit était complètement tombée sur les Alpes, mais le ciel était d’une limpidité absolue. Une voûte étincelante de millions d’étoiles scintillait au-dessus des crêtes enneigées, et une pleine lune argentée inondait le plateau d’une lumière féerique et spectrale. Ici, le silence régnait en maître, vaste, immémorial, préservé de la folie et du bruit des hommes.

Maya déposa doucement le louveteau sur le tapis d’herbe alpine givrée. Le petit fit quelques pas hésitants, découvrant l’immensité de son royaume sous l’astre d’argent.

La louve s’avança à son tour. L’air pur de la nuit sembla lui insuffler une vitalité nouvelle. Elle huma longuement les brises venues du nord, là où les forêts sauvages s’étendaient à perte de vue jusqu’à la frontière italienne, vierges de toute clôture et de tout piège industriel. Sa boiterie était toujours présente, mais son maintien avait retrouvé toute la grandeur et la noblesse d’une reine des cimes.

Elle s’arrêta à une dizaine de mètres, au bord d’un promontoire rocheux surplombant l’immensité des vallées endormies.

Puis, elle se retourna une dernière fois vers Maya et Daniel.

La lumière lunaire faisait scintiller son pelage gris et blanc comme une armure d’argent. Il n’y avait plus de collier pour souiller sa silhouette, plus d’acier pour meurtrir sa chair. Ses yeux d’or brillèrent d’un éclat profond, insondable, chargé d’une reconnaissance muette que nul langage humain ne saurait exprimer. Elle inclina lentement la tête vers la jeune femme, un geste d’une grâce souveraine qui scellait un pacte invisible et indestructible entre l’humain et la bête.

À côté d’elle, le louveteau poussa un minuscule glapissement joyeux, dressant fièrement sa petite queue touffue.

La louve leva alors son museau noir vers la lune étincelante.

Un chant s’éleva de sa gorge.