Maya serra les poings, une vague d’indignation brûlante chassant la peur primitive qui lui broyait les tempes. « Nous ne pouvons pas simplement fuir au refuge et les laisser la massacrer avec son petit. Elle a failli perdre son louveteau tout à l’heure, Daniel. Elle est blessée. Elle ne tiendra jamais une traque avec une patte foulée au fond de cette combe. »
Daniel la regarda avec une sévérité tempérée par une immense tristesse. « Maya, je suis un garde forestier vieillissant avec un pistolet de service chambré pour neutraliser un sanglier enragé, et vous êtes une photographe civile. Ces types sont des mercenaires surentraînés payés par une multinationale sans scrupules. Si nous intervenons sans renforts, nous nous faisons abattre au fond d’un trou d’eau et personne ne retrouvera jamais nos corps. »
« Vos renforts mettront quatre heures à monter depuis la vallée, répliqua-t-elle avec fougue. Et il n’y a pas de réseau. D’ici à ce que vous contactiez la gendarmerie, le vallon sera ratissé et nettoyé au napalm ou aux poisons s’il le faut. Mais il y a le défilé des Morts. »
Daniel sursauta. « Le défilé des Morts ? C’est un goulet impraticable, encombré de troncs pourris et de failles calcaires non cartographiées ! »
« C’est justement le seul endroit où un hélicoptère ne peut pas voir à travers la canopée et où des traqueurs à pied perdront toute vitesse, insista Maya. Mon père m’y emmenait quand j’étais enfant pour observer les tanières d’hivernage. Si la louve a conservé sa mémoire territoriale d’avant sa captivité, c’est là-bas qu’elle va tenter de cacher son petit. L’ancienne grotte des Pèlerins possède deux issues : une bouche étroite sur la gorge et un boyau qui débouche directement derrière le vieux poste de garde abandonné. Nous pouvons couper à travers le versant ouest par la vieille sente des mineurs. Nous y serons avant eux. »
Daniel hésita. Ses yeux scannaient le versant ombragé de la montagne, évaluant le dénivelé, la lumière déclinante du soleil d’automne et les chances dérisoires de succès. Finalement, un profond soupir gonfla ses épaules larges. Il détacha la sangle de son fusil de service, vérifia la culasse avec un claquement métallique sec et hocha la tête.
« Cinquante minutes de marche forcée. Si je vous dis de courir ou de vous jeter au sol, vous n’attendez pas d’explication. Vous obéissez. Est-ce que c’est clair ? »
« Parfaitement clair. »
Ils quittèrent immédiatement le sentier balisé pour s’enfoncer dans la pente abrupte, où le sol meuble cédait parfois sous leurs semelles, les obligeant à s’agripper aux troncs rugueux des hêtres nains et aux racines dénudées. L’air se refroidissait à vue d’œil. Les ombres s’étiraient, dévorant le tapis de feuilles mortes d’une obscurité bleuâtre. La tension était palpable à chaque pas ; le craquement d’une branche sous le pied d’un chevreuil invisible suffisait à faire monter l’adrénaline à son paroxysme.
Après une descente vertigineuse qui mit à rude épreuve leurs genoux et leurs chevilles, ils atteignirent le fond du vallon où coulait un torrent tumultueux dont l’écume blanche se brisait sur des blocs de granit moussus. C’était ici que débutait le défilé des Morts, une faille géologique monumentale aux parois verticales suintant d’humidité froide.
Daniel s’accroupit près d’une flaque de boue glaiseuse en bordure de rive. Il alluma brièvement sa lampe de poche à filtre rouge pour ne pas trahir leur position. « Regardez là. »
Maya se pencha. L’empreinte était nette : une large patte de loup adulte aux griffes profondément enfoncées dans la terre meuble, révélant une démarche asymétrique due à la douleur. Juste à côté, de minuscules empreintes rondes, désordonnées et pressées, témoignaient de la fuite éperdue du louveteau. Mais ce qui glaça le sang de la jeune femme se trouvait quelques centimètres plus loin : une empreinte crantée de semelle tactique lourde, fraîchement imprimée dans la glaise. L’eau n’avait pas encore fini de remplir le creux du talon.
« Ils sont déjà là, souffla Daniel en éteignant la torche. Moins de dix minutes d’avance. Ils ont été déposés en amont par treuillage. »
Un aboiement guttural, étouffé par l’épaisseur du sous-bois, retentit soudain à moins de trois cents mètres en aval du ruisseau. Ce n’était pas le chant harmonieux d’un loup, mais le jappement agressif et métallique de molosses de combat lancés à pleine course. Puis, un craquement sec déchira le silence : une détonation étouffée par un silencieux.
« Courez ! » ordonna Daniel à voix basse en la poussant vers le boyau rocheux.
Ils s’élancèrent dans la gorge obscure, sautant d’un rocher glissant à l’autre au milieu du fracas des eaux bouillonnantes. La pénombre était désormais presque totale entre les parois resserrées, obligeant Maya à faire confiance à son instinct et à sa vision nocturne naissante pour éviter les pièges du terrain. Ses poumons la brûlaient, l’air glacial lacérait sa gorge, mais la vision du petit louveteau suspendu au-dessus du vide quelques heures plus tôt la poussait en avant avec une rage viscérale.
À l’entrée d’un éboulement naturel masquant la cavité des Pèlerins, ils trouvèrent la première trace de sang. Des gouttes pourpres, luisantes sur le calcaire grisâtre.
Daniel s’arrêta, tendant l’oreille. Des bruits de pas lourds et rythmés se rapprochaient rapidement, accompagnés par le cliquetis d’équipements tactiques et les souffles rauques de chiens tenus en laisse courte. Des voix d’hommes résonnaient dans la gorge, froides, méthodiques, sans la moindre panique :
« Cible blessée au flanc. La balise confirme la présence dans le secteur quatre. Récupérez le corps prioritairement, prélevez les tissus et détruisez le collier. Si le petit s’interpose, neutralisez-le au calibre douze. Pas de bavures, on dégage dans vingt minutes avant le survol des gardes. »
Maya sentit son sang ne faire qu’un tour. Les hommes contournaient le grand rocher à l’entrée de la gorge. À travers les fougères géantes qui masquaient l’auvent de la grotte, elle distingua deux silhouettes imposantes vêtues de treillis sombres, casquées, équipées de lunettes de vision nocturne et portant des fusils d’assaut raccourcis. Deux dogues argentins, muselés par des harnais de cuir noir renforcés d’acier, tiraient férocement sur leurs longes, truffes collées aux trainées de sang.