Au fond de la caverne peu profonde, tapie contre la paroi rocheuse ruisselante d’eau, la louve se tenait debout.

Elle tremblait de tout son corps sous l’effet de l’épuisement et de la douleur. Une plaie béante marquait son épaule gauche, où une balle effleurée avait arraché la chair. Derrière elle, blotti dans la fissure la plus étroite de la roche, le petit louveteau poussait des plaintes minuscules, les yeux ronds de terreur, recroquevillé en une boule de fourrure cendrée. Mais malgré sa faiblesse extrême, la louve avait les babines retroussées sur des crocs immaculés, un grondement sourd, vibrant, terrifiant montant du fond de ses entrailles.

Autour de son cou, l’objet apparut enfin distinctement sous le faisceau d’un laser vert projeté par l’un des traqueurs : un carcan de polymère noir rigide, boulonné à même une sangle d’acier, doté d’une diode clignotant d’une faible lueur ambrée.

« Belle prise, lâcha le premier mercenaire en épaulant son arme pour ajuster le tir entre les deux yeux de l’animal. Le patron va être content de récupérer son prototype. »

« Arrêtez ! » hurla Daniel en surgissant des ombres, son arme de service braquée à deux mains vers les hommes armés. « Police de l’environnement ! Baissez vos armes et jetez vos fusils au sol ! Vous êtes en infraction criminelle dans une réserve naturelle intégrale ! »

La réaction des mercenaires fut instantanée et dépourvue de toute hésitation. Au lieu d’obtempérer, le second homme lâcha les laisses des deux molosses tout en pivotant pour faire feu vers le garde. Les chiens bondirent avec une férocité inouïe, crocs en avant.

Daniel tira deux fois. Le premier chien s’effondra dans un gémissement rauque au milieu des galets, mais le second percuta le garde de plein fouet au niveau du torse, le projetant violemment contre la paroi de pierre. L’impact lui fit lâcher son arme, qui glissa dans les eaux noires et tumultueuses du torrent. Daniel luttait au sol, retenant à mains nues la gueule baveuse du molosse à quelques centimètres de sa gorge.

Le premier traqueur ajusta alors Daniel d’un geste froid et mécanique. « Témoin non répertorié. Élimination. »

Maya n’eut pas le temps de réfléchir. L’instinct prit le pas sur toute considération de survie. Elle ramassa un bloc de granit tranchant qui gisait à ses pieds et se jeta de toutes ses forces sur le dos du tireur. Elle frappa de bas en haut, atteignant le mercenaire à la jonction du cou et de l’épaule. L’homme poussa un cri d’étouffement, déséquilibré par l’attaque surprise. Son tir dévia, arrachant des éclats de calcaire au plafond de la grotte dans un vacarme assourdissant.

L’homme pivota avec une brutalité de fauve, son revers de bras percutant la tempe de Maya. La jeune femme vola contre le sol caillouteux, la tête sonnée, le goût métallique du sang envahissant immédiatement sa bouche. Sa vision se brouilla en une myriade d’étoiles incandescentes. À travers le voile noir qui menaçait de l’engloutir, elle vit le mercenaire réarmer sa culasse, le canon dirigé droit sur son visage.

« Sale petite fouineuse… »

Soudain, une masse grise et fulgurante jaillit de l’obscurité la plus profonde de la tanière.

Oubliant sa patte brisée, transcendant l’agonie de sa blessure par balle, la louve se détendit comme un ressort d’acier. Elle ne chercha pas à fuir. Elle bondit directement à la gorge de l’agresseur avec une rage ancestrale, le fracas de ses mâchoires claquant comme un piège à loup en fer forgé.

Le choc renversa le mercenaire dans la boue. L’homme hurla, se débattant frénétiquement sous le poids de la bête qui l’écrasait de toute sa masse, ses crocs profondément enfoncés dans le tissu renforcé de son gilet pare-balles, cherchant la carotide avec une détermination implacable. Son arme lui échappa des mains et tomba dans le gravier.

À quelques mètres de là, Daniel, le visage en sang mais animé d’une énergie désespérée, parvint à briser les vertèbres du second dogue en utilisant une racine noueuse comme levier. Se relevant péniblement en boitant, il ramassa la branche la plus lourde à sa portée et frappa violemment le second mercenaire qui tentait de sortir son arme de poing pour abattre la louve. Le coup, porté avec la force du désespoir à la base du crâne, envoya l’homme au sol, inconscient pour le compte.

Le premier tireur, hurlant de terreur sous la morsure de la louve, réussit à dégager une main pour saisir un couteau tactique à sa ceinture.

« Non ! » cria Maya, retrouvant ses esprits dans un sursaut d’énergie vitale.

Elle rampa sur les galets, saisit la carabine abandonnée par le second mercenaire et pointa le canon massif directement contre la plaque de poitrine de l’homme à terre. « Lâchez cette lame ! Lâchez-la immédiatement ou je vous tire dessus ! »

L’homme figea son geste. Ses yeux, agrandis par l’effroi, passaient du canon de l’arme braqué sur son cœur aux yeux d’ambre étincelants de la louve, dont les babines ensanglantées effleuraient sa peau nue au-dessus du col. Dans le regard de l’animal ne brûlait aucune démence, seulement une puissance souveraine, le jugement impitoyable d’une reine des bois réclamant justice.

Lentement, les doigts du mercenaire s’ouvrirent. Le couteau tomba dans la glaise.

Daniel arriva aussitôt, arrachant les liens tactiques en plastique de l’équipement des mercenaires pour ligoter solidement les poignets et les chevilles des deux assaillants inconscients ou maîtrisés. Ce n’est qu’une fois le danger neutralisé que la louve relâcha lentement sa prise.

Elle recula d’un pas mal assuré, chancelante, et s’affaissa doucement sur son flanc sain contre la paroi de pierre. Sa respiration était courte, sifflante, couverte d’une écume rosée au coin des lèvres.

Maya jeta l’arme au sol et s’approcha prudemment, tombant à genoux devant l’animal blessé. Daniel s’avança avec prudence, tendant la main : « Attention, Maya… l’adrénaline redescend, elle peut avoir un réflexe défensif. »

« Elle sait ce qu’on a fait pour elle. Et elle sait ce qu’elle vient de faire pour moi, » répondit doucement la jeune femme.