« Répétez ce que vous venez de dire, Maya, murmura-t-il, la voix assourdie par les bourrasques. Vous êtes absolument certaine de cette marque ? Une bande de poils écrasée, nette, circulaire ? »

Maya se releva péniblement, époussetant la terre collée à son pantalon de randonnée. « Oui. Ce n’était pas une simple mue ou une blessure de ronce. La fourrure était tannée, usée jusqu’à la racine sur deux centimètres de large. Exactement comme un chien qui a tiré sur sa chaîne pendant des mois. Et elle boitait de la patte arrière gauche. Daniel, qu’est-ce qui se passe ici ? Un loup sauvage ne porte pas de collier. »

Daniel ne répondit pas immédiatement. Il pivota vers le sous-bois dense où la louve et son petit venaient de disparaître, portant instinctivement la main à la radio fixée sur sa bretelle de cuir. L’appareil crépita d’un souffle vide : aucun signal ne franchissait les crêtes de granite à cette altitude. Il laissa échapper un juron étouffé, puis se tourna vers la jeune femme avec une gravité qui lui noua l’estomac.

« Si c’est elle… si c’est la grise que nous pensions abattue l’hiver dernier, alors ce n’est pas un collier domestique qu’elle portait. C’était un collier émetteur à haute fréquence militaire. Et ceux qui l’ont posé ne sont pas des chercheurs de l’Office National des Forêts. »

Le vent s’engouffra entre les mélèzes avec un sifflement rauque. Maya sentit un frisson glacial lui parcourir l’échine. Elle venait simplement passer un week-end d’observation photographique dans ce massif réputé sauvage et préservé. Fille d’un ancien biologiste du parc, elle connaissait ces sentiers par cœur, mais elle n’avait jamais vu un tel désarroi dans le regard de Daniel, un vétéran qui avait déjà affronté des braconniers armés sans sourciller.

« Venez, dit Daniel en attrapant fermement son sac à dos. Nous ne pouvons pas rester sur cette crête découverte. Si elle est descendue vers le ravin des Brumes, ils ne tarderont pas à trianguler sa position. Nous devons regagner le poste avancé du col d’Ancelle avant la tombée du jour. »

« Qui ça, ils ? » demanda Maya en pressant le pas pour le suivre sur la trace étroite et caillouteuse.

Daniel jetait des coups d’œil constants vers les crêtes surplombantes. « Il y a six mois, une société de sécurité privée a racheté les concessions minières désaffectées de l’autre côté de la gorge, sous couvert de réhabilitation écologique. Une façade nommée Vane-Horizon. En réalité, ils ont clôturé des kilomètres carrés de forêt primaire avec des barbelés électrifiés et des capteurs thermiques. Les gardes du parc n’ont plus le droit d’y mettre les pieds sans autorisation préfectorale. Très vite, nous avons constaté des disparitions anormales au sein des meutes locales. Les loups disparaissaient les uns après les autres sans laisser de carcasses. Puis, des rumeurs ont circulé parmi les rares bûcherons locaux : des tirs nocturnes, des cages blindées transportées par hélicoptère sans immatriculation visible. »

« Ils capturent des prédateurs vivants ? Dans quel but ? »

« Le trafic d’animaux pour des chasses privées illégales à l’étranger, ou pire… des tests pharmacologiques et comportementaux non régulés. Les prédateurs alpha d’ici ont une résistance génétique exceptionnelle aux virus montagnards. Mais cette louve… nous l’avions baptisée Sombra lorsqu’elle était encore le chef de clan du versant nord. Elle avait été capturée dans leur périmètre en novembre dernier. On croyait qu’elle avait péri dans leurs hangars. Si elle s’est échappée, Maya, elle porte peut-être encore sur elle le dispositif de pistage ou la preuve matérielle de ce qu’ils fabriquent là-bas. »

Ils descendirent à pas rapides vers la lisière supérieure des bois, contournant les éboulis où la végétation se faisait plus dense. Le silence de la forêt semblait anormal, presque lourd. Les oiseaux s’étaient tus, comme engourdis par une menace invisible. Maya repensait au regard de l’animal : ces yeux dorés n’exprimaient pas la férocité aveugle d’un monstre sanguinaire, mais une méfiance douloureuse, doublée d’un instinct maternel farouche. Elle avait risqué sa vie pour son petit, s’exposant à découvert sur ce promontoire rocheux.

Soudain, un bruit sourd résonna dans le lointain, faisant vibrer la terre sous leurs semelles. Ce n’était pas le tonnerre. C’était le battement rythmique, lourd et régulier de pales d’hélicoptère fendant l’air froid de la vallée.

Daniel s’arrêta net, plaquant son bras contre la poitrine de Maya pour la forcer à s’aplatir sous les branches d’un pin centenaire. « Ne bougez plus. Aucun geste brusque. »

Entre les ramures sombres, un appareil noir mat, dépourvu de tout marquage distinctif, surgit au-dessus de la ligne de crête. Il volait bas, rasant la cime des arbres à une vitesse alarmante, un projecteur orientable fixé sous le nez de l’appareil oscillant lentement au-dessus des ravines. L’engin décrivit une large boucle autour de la falaise où, à peine vingt minutes plus tôt, Maya tenait le petit suspendu au bord du vide.

« Ils cherchent la balise, chuchota Daniel, les mâchoires crispées. Si le collier a été endommagé ou arraché à demi lors de sa fuite, il émet des signaux intermittents. Dès qu’elle se déplace à découvert, ils captent l’écho. »

« Mais la falaise est trop escarpée, ils ne pourront pas atterrir là-haut ! » murmura Maya, retenant son souffle.

« Ils n’ont pas besoin d’atterrir. Ils déposent des équipes au sol par treuillage, avec des chiens d’attaque et des fusils à impulsion ou des carabines de gros calibre. S’ils trouvent la louve, ils ne laisseront pas de témoins. Ils savent que si l’Office des Forêts met la main sur l’émetteur et les marques de contention qu’elle porte, leurs activités clandestines éclateront au grand jour. »

L’hélicoptère bascula brusquement sur son flanc droit et plongea vers le fond du thalweg, disparaissant derrière la silhouette massive du pic des Corbeaux. Le vacarme des turbines s’estompa progressivement, remplacé de nouveau par le murmure inquiet des aiguilles de pin remuées par la brise.