Thomas, sans hésiter une seconde, enjamba les éclats de verre et plongea sa main dans la poche du pardessus de Gabriel. L’homme tenta de lui saisir le poignet de ses doigts crispés par la douleur, mais Thomas lui asséna un coup de pied rageur sur sa jambe broyée. Gabriel s’évanouit presque sous le choc de la douleur, retombant lourdement au milieu des éclats de verre.
Thomas retira la clef en laiton de la porte blindée.
« Je l’ai ! Maman, je l’ai ! »
Éléonore souleva Nino dans ses bras. L’enfant était d’une légèreté effrayante, son corps d’os et de peau ne pesant presque rien contre sa poitrine. « Tiens bon, mon amour… Maman est là. Maman ne te quittera plus jamais. »
Nino ouvrit faiblement les yeux. Un sourire pâle, presque imperceptible, éclaira son visage meurtri. « Tu as dit… mon amour ? »
« Oui, mon cœur. Oui, Arthur. Tu es mon fils. Tu rentres à la maison. »
Thomas déverrouilla la lourde porte blindée d’une main fébrile. Ils s’engouffrèrent tous les trois dans le palier, laissant derrière eux l’appartement saccagé et la silhouette gémissante du monstre qui avait régné sur leur existence.
Dans l’ascenseur qui descendait vers le hall, Thomas pressa le bouton du rez-de-chaussée, puis se tourna vers Éléonore et Nino. Il retira son manteau de cachemire bleu marine, celui qui coûtait le salaire annuel d’un ouvrier, et le posa délicatement sur les épaules tremblantes de son frère des rues pour le couvrir.
« Tu auras moins froid comme ça », murmura Thomas.
Nino le regarda, les larmes coulant sur ses joues sales. De sa main valide, il serra les doigts fins de Thomas. « Merci… mon frère. »
Thomas eut un sourire brisé, mais pour la première fois de sa vie, son regard était libéré du poids des faux-semblants. « De rien. »
Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans le hall, le portier Marcel se précipita, horrifié par le tableau : Madame de Marval le visage en sang et couverte de poussière, portant un enfant décharné blessé au thorax, flanquée de son fils en bras de chemise.
« Grand Dieu ! Madame ! Que s’est-il passé là-haut ? »
« Marcel, écoutez-moi très attentivement, ordonna Éléonore d’une voix qui ne souffrait aucune réplique. Appelez le SAMU pour cet enfant immédiatement. Puis appelez la police criminelle. Dites-leur que Gabriel de Marval a tenté d’assassiner son épouse et ses enfants, et qu’il est armé et blessé au dernier étage. »
L’homme ouvrit la bouche, pétrifié, mais l’autorité farouche gravée dans les yeux de cette femme brisa toute hésitation. Il courut vers son combiné téléphonique.
Dix minutes plus tard, les sirènes hurlantes des ambulances et des véhicules de police déchiraient la nuit parisienne, leurs gyrophares bleus peignant les façades haussmanniennes de lueurs spectrales.
Les secours prirent immédiatement en charge Nino, l’installant sur un brancard sous une couverture thermique dorée. Le médecin urgentiste confirma rapidement la fracture de deux côtes et un pneumothorax partiel, mais assura à Éléonore que le pronostic vital n’était pas engagé grâce à sa prise en charge rapide.
Alors qu’on hissait le brancard dans l’ambulance, une deuxième équipe de policiers en gilet pare-balles sortit du hall de l’immeuble. Entre deux hommes d’élite, Gabriel de Marval apparaissait menotté, assis sur un fauteuil de transport d’urgence, la jambe immobilisée dans une attelle gonflable. Son visage était livide, couvert de sang séché et de sueur froide.
Son regard croisa celui d’Éléonore, qui se tenait debout sous la neige, une main posée sur l’épaule de Thomas.
Gabriel tenta de parler, d’invoquer son immunité parlementaire, de crier au complot politique, mais un commissaire de la brigade criminelle lui rabattit sèchement la tête pour le faire entrer dans le fourgon cellulaire blindé. Les portières claquèrent, scellant définitivement son destin politique, social et humain.
Dans les jours qui suivirent, le scandale ébranla la République jusqu’à ses fondements les plus intimes.
L’ouverture du dossier archivé sous le code 88-B dans les sous-sols de l’ancienne clinique privée permit de mettre au jour l’ampleur effroyable du réseau de corruption bâti par Gabriel de Marval. Les registres originaux, miraculeusement conservés par le docteur Vaneck avant sa mort suspecte, confirmèrent sans l’ombre d’un doute la falsification de l’acte de naissance d’Arthur et les pots-de-vin versés au personnel pour orchestrer sa disparition.
La police mit également la main sur le clochard Lazare dans un squat insalubre des quais de Seine. Terrorisé par la perspective de passer le reste de ses jours en prison pour enlèvement et séquestration de mineur, l’homme livra des aveux complets, confirmant que Gabriel lui versait une rente trimestrielle en liquide par l’intermédiaire du médecin pour maintenir l’enfant dans la crasse et hors de la vue du monde.
Six mois plus tard.
Le printemps avait enfin balayé les rigueurs de l’hiver. Les marronniers du parc Monceau étaient couverts de grappes de fleurs blanches et roses, diffusant un parfum sucré dans l’air tiède de l’après-midi.
Sur un banc de pierre à l’ombre d’un grand saule pleureur, Éléonore regardait au loin. Ses traits portaient encore les marques de l’épreuve traversée, mais son regard avait retrouvé une paix et une clarté qu’il n’avait plus connues depuis une décennie. Le divorce avait été prononcé pour faute lourde, et Gabriel de Marval attendait son procès aux assises sous le coup d’une douzaine de chefs d’inculpation, abandonné par tous ses anciens alliés politiques et dépouillé de son mandat.
Sur la vaste pelouse qui s’étendait devant elle, deux garçons couraient derrière un ballon de football en poussant des cris de joie.
Arthur avait repris du poids. Ses joues creuses s’étaient arrondies, sa peau avait retrouvé son éclat d’enfance, et ses cheveux bruns coupaient court et soignés au-dessus de sa fine cicatrice d’autrefois. Sous la surveillance attentive des cardiologues de l’hôpital Necker, son souffle au cœur avait été traité par une intervention mini-invasive indolore, lui permettant de courir et de jouer comme n’importe quel enfant de son âge.
À ses côtés, Thomas courait avec la même énergie débordante.