« Ne me parle pas comme si j’étais folle ! hurla-t-elle soudain, brisant la distance qui les séparait pour venir se planter à un mètre de lui. D’où vient l’enfant que tu as mis dans mes bras il y a dix ans après m’avoir annoncé la mort de mon bébé ? »
Gabriel jeta un coup d’œil agacé vers Thomas. « Thomas, va dans ta chambre. Immédiatement. »
L’enfant ne bougea pas d’un millimètre. Ses yeux bleus, si semblables à ceux de l’homme en smoking, brillaient d’une intensité nouvelle. « Non, Papa. Je reste. »
Le visage de Gabriel se décomposa un court instant, surpris par la rébellion de cet enfant qu’il avait dressé à l’obéissance la plus stricte. Puis il reprit le contrôle de son masque mondain. « Éléonore, cette comédie a assez duré. Nous aurons cette conversation ridicule ce soir en rentrant du gala. Enfile ta robe, nous avons dix minutes de retard. »
« Il est en vie, Gabriel. »
La phrase tomba dans la pièce comme une grenade dégoupillée.
Gabriel s’immobilisa au milieu de son geste pour ôter ses gants de chevreau. « De quoi parles-tu ? »
« Arthur. Il n’est pas mort dans cette couveuse. Le docteur Vaneck ne l’a pas tué comme tu lui avais ordonné de le faire. »
Un silence de mort s’installa dans la pièce. L’horloge comtoise du salon égrena les secondes avec une régularité de métronome. Le visage de Gabriel de Marval ne montra ni panique ni remords. Une ombre froide, impitoyable, descendit lentement sur ses traits aristocratiques.
« Qu’est-ce que tu racontes comme sottises ? Vaneck était un ivrogne sénile. Il a fait une dépression avant son accident. »
« Il a gardé les registres originaux, Gabriel ! Le dossier 88-B. Et surtout… l’enfant est en vie. Il a survécu. Il a survécu à dix ans de misère, de faim, de coups dans les caniveaux où tu l’avais jeté ! »
Éléonore se tourna vers la cuisine. « Nino. Viens ici. »
Un bruit de pas hésitants résonna sur le parquet ciré. Le petit garçon déguenillé émergea de l’ombre de l’îlot central. Il avançait lentement, serrant sur sa poitrine son morceau de pain à demi dévoré, ses haillons souillés jurant violemment avec les tableaux de maître et les sculptures de bronze.
Gabriel le fixa.
Ses yeux s’écarquillèrent légèrement. Pas par émotion, mais par calcul. Son cerveau d’homme d’affaires et de politicien analysait la menace avec une rapidité glaciale. Il vit la chaîne d’argent. Il vit la cicatrice au sourcil. Il reconnut les traits de la dynastie d’Éléonore, cette vulnérabilité physique qu’il avait toujours méprisée.
« C’est impossible, murmura-t-il entre ses dents. Lazare m’avait certifié… »
Il s’arrêta net, réalisant trop tard qu’il venait d’avouer.
Un cri étouffé s’échappa de la gorge de Thomas. « Alors c’est vrai… Tu le savais ! Tu savais qu’il existait ! »
Gabriel pivota vers son fils adoptif — ou plutôt son fils illégitime —, le regard dur, glacial. « Tais-toi, Thomas. Tu ne comprends rien aux nécessités de ce monde. Tu ne comprends rien à ce qu’il en coûte de préserver un nom et un empire. »
Puis il reporta son attention sur Éléonore. Le masque était tombé. Il n’y avait plus de faux-semblants, plus d’amour hypocrite, seulement la laideur nue de la domination et de l’ambition pure.
« Tu as toujours été faible, Éléonore. Ton père était faible, rongé par ses idéaux humanistes ridicules qui ont failli ruiner son groupe sidérurgique. Cet avorton que tu as mis au monde était défaillant. Un cœur percé, un corps fragile. Tu aurais passé ta vie dans les hôpitaux à gémir sur son sort, et les journaux auraient étalé notre malheur en première page. Un futur maire de Paris ne traîne pas un héritier handicapé derrière lui. »
« Alors tu as pris le fils de ta putain pour le remplacer ! » cracha Éléonore avec un mépris venimeux qu’elle n’avait jamais ressenti de sa vie.
Thomas baissa la tête, comme si une flèche venait de lui transpercer le cœur. Gabriel, lui, ne cilla même pas.
« Elena était une femme magnifique et forte, répliqua-t-il d’un ton neutre. Thomas a son intelligence et ma détermination. C’est lui qui reprendra les rênes de la holding. Pas cette loque de gouttière. » Il désigna Nino d’un revers de main dédaigneux. « Regarde-le. Il sent la crasse et la défaite. Tu crois vraiment que le monde va accepter ce déchet comme un de Marval ? »
Nino baissa les yeux vers ses chaussures trouées. Ses épaules tremblaient, mais il ne pleurait plus. La dureté de la rue lui avait appris à encaisser les coups, même les plus cruels.
« Le monde saura la vérité, Gabriel, menaça Éléonore en brandissant la lettre de Vaneck et le bracelet médical. Dès demain matin, je serai au parquet de Paris avec mon avocat. Tu perdras ta campagne, tu perdras ta réputation, tu perdras tout. Tu finiras tes jours dans une cellule de la Santé, là où est ta vraie place. »
Gabriel la regarda. Un sourire lent, terrifiant, déforma ses lèvres minces.
Il s’avança calmement vers la console de l’entrée, posa ses clefs, puis ferma à double tour le pêne de la porte blindée de l’intérieur, retirant la clef pour la glisser dans la poche de son pardessus.
« Tu ne sortiras pas d’ici, Éléonore. »
L’atmosphère bascula en un battement de paupière. La menace n’était plus judiciaire ou morale ; elle était physique, immédiate, mortelle.
« Qu’est-ce que tu fais ? » s’écria-t-elle en reculant vers la cuisine pour faire rempart de son corps devant les deux enfants.
Gabriel retira son pardessus de vigogne et le jeta négligemment sur un fauteuil. Sous sa veste de smoking, sa carrure imposante d’ancien rugbyman universitaire dominait la pièce. « Tu crois vraiment que j’ai bâti un réseau politique de vingt ans pour me laisser détruire par un torchon signé par un médecin mort et un clochard de dix ans ? »