« …Alors, qui suis-je ? »
La question du garçon aux joues roses et au manteau de cachemire flottait dans l’air glacé, suspendue comme une sentence. Elle ne semblait pas appartenir au registre d’un enfant de neuf ans ; elle portait en elle la déchirure sourde d’un monde qui bascule.
Éléonore de Marval resta agenouillée dans la boue neigeuse. La soie grise de son manteau de couturier s’imbibait de l’eau croupie du pavé, mais ses yeux refusaient de quitter le visage du garçon affamé. Dix ans. Dix années interminables s’étaient écoulées depuis cette nuit d’orage à la clinique des Lilas, où le personnel en larmes lui avait annoncé que son nouveau-né, né prématurément, avait cessé de respirer dans sa couveuse avant même que l’aube ne se lève. On ne lui avait montré qu’un petit drap tiré sur un corps inanimé, son mari Gabriel lui serrant les épaules en murmurant que Dieu l’avait rappelé. Puis, deux semaines plus tard, comme un miracle tombé du ciel pour combler le gouffre de son deuil, Gabriel était revenu d’un orphelinat de province avec un nourrisson abandonné sous le bras : Thomas, l’enfant qu’elle avait choyé, aimé, élevé dans les dorures et le velours.
Mais l’enfant en haillons qui se tenait devant elle ne pouvait pas être un fantôme.
La cicatrice fine au-dessus du sourcil gauche, semblable à un minuscule croissant de lune. Le grain de beauté brun au creux de la clavicule, que le vent dévoilait à travers son pull déchiré. Et cette chaîne en argent… Un médaillon ciselé d’un cygne aux ailes déployées, le bijou de baptême que sa propre grand-mère lui avait légué, et qu’elle avait glissé elle-même, de ses doigts tremblants, au cou de son bébé quelques secondes après sa naissance.
« Comment t’appelles-tu ? » murmura-t-elle, la voix brisée par un spasme d’effroi et d’espoir mêlés.
Le garçon des rues recula d’un demi-pas. Le morceau de pain lui échappa des mains et tomba dans la neige sale. Il regarda alternativement la femme en pleurs et le garçon riche qui le fixait avec de grands yeux désemparés.
« Je… on m’appelle Nino, balbutia l’enfant des rues. Enfin, le vieux Lazare m’appelle comme ça. Mais sur le papier mouillé que j’avais dans la boîte quand j’étais petit, c’était écrit Arthur. »
Arthur.
Un sanglot rauque, inhumain, jaillit de la gorge d’Éléonore. Elle porta ses deux mains à son visage pour étouffer le cri qui menaçait de lui déchirer la poitrine. C’était le prénom qu’elle avait choisi. Le prénom qu’elle n’avait murmuré qu’à l’oreille de son mari et du docteur Vaneck avant d’entrer en salle d’accouchement.
Thomas recula d’un pas, la bouche entrouverte. Ses mains gantées de cuir souple tremblaient violemment. « Maman… pourquoi tu pleures comme ça ? Pourquoi tu le regardes comme ça ? Tu as dit qu’Arthur était parti au ciel avec les anges ! Tu m’as toujours dit que c’était mon grand frère des étoiles ! »
Éléonore tenta de se relever, mais ses jambes engourdies par le froid et le choc refusèrent de la porter. Elle s’avança à quatre pattes vers Nino, ignorant les regards des quelques passants qui commençaient à ralentir l’allure sur l’avenue.
« Nino… Arthur… mon Dieu, mon Dieu tout-puissant… » Elle tendit la main, hésitant à effleurer la peau gercée et couverte de suie du garçon, craignant qu’il ne s’évapore s’il n’était qu’une hallucination née de sa douleur ancienne. « Où as-tu eu cette chaîne ? Dis-le-moi. Qui te l’a donnée ? »
Nino baissa les yeux vers le métal terne qui reposait contre sa peau bleuie. « Je l’ai toujours eue. Lazare a voulu la vendre dix fois pour acheter du vin et payer le taudis au bord du canal, mais je me suis battu. J’ai mordu. J’ai dit que je me jetterais dans la Seine s’il me l’enlevait. C’est le seul truc que ma vraie mère a touché. »
Des larmes chaudes traçaient de longs sillons clairs sur la poussière de ses joues.
Soudain, une sonnerie stridente déchira la tension.
Dans le sac à main d’Éléonore, abandonné sur le pavé, un téléphone vibrait avec insistance. L’écran lumineux affichait un nom en lettres capitales : GABRIEL.
Le regard d’Éléonore glissa sur le téléphone. Une onde glacée, plus terrible que le vent d’hiver, remplaça instantanément sa stupeur. Gabriel. Son époux respecté, député et magnat de l’immobilier, l’homme à la moralité affichée, l’héritier d’une dynastie vieille de deux siècles qui ne tolérait aucune ombre sur son blason. C’était Gabriel qui s’était chargé des démarches mortuaires à la clinique. C’était Gabriel qui avait insisté pour que le petit cercueil soit scellé avant qu’elle ne reprenne conscience après ses complications post-opératoires. C’était lui qui avait organisé l’enterrement au caveau familial de Montmartre, lui interdisant d’y assister au prétexte qu’elle était trop faible pour supporter le choc.
« Venez avec moi », ordonna-t-elle soudain.
Sa voix n’était plus celle de la bourgeoise élégante et fragile. Elle était devenue rauque, tranchante, nourrie par une terreur et un instinct maternel primitif.
« Maman ? » fit Thomas, la voix chevrotante.
« Venez tous les deux. Tout de suite. »
Elle attrapa Nino par le bras avec une douceur infinie mais une fermeté absolue, tout en saisissant la main gantée de Thomas de l’autre. Nino hésita, effrayé par l’autorité soudaine de cette inconnue dont les larmes ne séchaient pas, mais la chaleur de la main qui l’enveloppait était si puissante qu’il n’eut pas la force de résister.
Elle entraîna les deux garçons vers le hall d’entrée de son immeuble de grand standing, ignorant le portier en livrée qui ouvrit de grands yeux ahuris en découvrant un gamin loqueteux et sentant le caniveau traverser le marbre immaculé de la rotonde.
« Madame de Marval ? Dois-je appeler la sécurité ? balbutia l’homme.
— Taisez-vous, Marcel, trancha-t-elle sans même le regarder. Et si mon mari appelle ou se présente, vous ne m’avez pas vue. Vous n’avez vu personne. Est-ce bien clair ? »