Le second était une lettre manuscrite, pliée en quatre, tachée d’eau mais parfaitement lisible. L’en-tête portait le sceau du cabinet médical privé du docteur Vaneck. L’écriture était nerveuse, heurtée, comme tracée sous l’empire de la panique :

« À qui trouvera cet enfant. Par pitié, épargnez-le. Je n’ai pas pu accomplir l’injonction monstrueuse de son géniteur. M. de Marval m’a menacé de détruire ma carrière et de faire révoquer ma licence si je ne déclarais pas l’enfant mort-né. La clinique dépend entièrement de ses financements. La vérité est dans les registres originaux de la maternité, archivés dans le coffre du sous-sol sous le dossier codé 88-B. L’enfant présente un souffle cardiaque congénital et une malformation valvulaire bénigne mais typique, héréditaire de la lignée maternelle. Si vous avez une conscience, confiez-le à une autorité sûre hors de Paris. Que Dieu me pardonne. »

Un souffle cardiaque congénital.

Éléonore porta une main à sa propre poitrine. Elle-même vivait avec cette anomalie valvulaire mineure depuis l’enfance, une particularité génétique transmise par sa mère. Thomas, en revanche, n’avait jamais présenté le moindre problème cardiaque. Ses examens pédiatriques annuels affichaient une santé d’athlète parfaite.

Mais pourquoi ?

Pourquoi un père ordonnerait-il la mort ou la disparition de son propre fils biologique, héritier légitime d’une fortune colossale ?

La porte de la chambre du fond s’ouvrit lentement. Thomas s’avança dans le couloir, les joues barbouillées de larmes séchées. Il tenait dans ses bras un vieil ours en peluche beige auquel il manquait un œil, le seul jouet qu’il n’avait jamais accepté de donner lors des collectes de Noël.

« Maman, murmura-t-il d’une voix étranglée, mon vrai père… c’est qui ? Papa m’a dit un jour que j’avais du sang royal, que j’étais né pour diriger les hommes. Il mentait ? »

Éléonore regarda Thomas. Elle revit le visage de Gabriel le jour où il l’avait ramené à la maison. Gabriel était si fier, si triomphant. « Regarde notre fils, Éléonore. Un vrai de Marval. Il a la mâchoire forte, le regard d’acier. Il ne faillira pas. »

Une intuition fulgurante, terrible et glaciale, traversa l’esprit d’Éléonore.

Gabriel avait toujours été obsédé par la pureté de sa lignée et par les apparences de force. Durant les trois premiers mois de sa grossesse, une amniocentèse de routine avait décelé une possible anomalie génétique chez le fœtus. Gabriel avait alors insisté pour qu’elle avorte discrètement en Suisse. Éléonore avait refusé avec la dernière énergie, prête à braver toute la famille de son mari. Par la suite, les échographies morphologiques avaient révélé le souffle au cœur. Gabriel n’avait cessé de répéter que les de Marval ne donnaient pas naissance à des infirmes, que son père à lui avait bâti un empire à la force du poignet et qu’un fils malade serait la risée de leur milieu impitoyable.

Pire encore.

Avant leur mariage, Gabriel avait entretenu une liaison tumultueuse avec une jeune mannequin d’origine slave, Elena Rostova. La rumeur avait circulé dans la haute société parisienne que la jeune femme était tombée enceinte au même moment où Gabriel annonçait ses fiançailles officielles avec Éléonore, fille unique d’un richissime industriel dont les aciéries devaient sauver le groupe de Marval de la banqueroute.

Elena Rostova avait mystérieusement disparu de la scène publique quelques semaines plus tard.

Thomas avait les yeux d’un bleu d’acier, presque transparents. Exactement les mêmes yeux que Gabriel… et les mêmes pommettes hautes qu’Elena.

Thomas n’était pas un orphelin adopté dans une province lointaine.

Thomas était le fils biologique de Gabriel et de sa maîtresse.

Gabriel s’était débarrassé du fils légitime qu’il jugeait chétif, malade et imparfait — le fils d’une épouse qu’il n’avait épousée que pour sa dot —, et avait profité de la détresse de son accouchement difficile pour substituer l’enfant de sa liaison secrète, réalisant le crime parfait sous le toit même de la femme trompée.

« Mon Dieu… » balbutia Éléonore, suffoquant sous le poids de la révélation. « Quelle monstruosité… »

Soudain, un bruit sourd résonna à l’entrée du penthouse. Le code d’accès numérique venait d’être composé sur le clavier mural extérieur.

Bip. Bip. Bip. Bip.

Le déclic lourd de la serrure blindée retentit.

« Il est là », chuchota Éléonore, le sang désertant ses veines.

Elle se précipita vers Nino, le tirant par la main pour le faire passer derrière le grand comptoir en îlot central de la cuisine. « Reste là. Ne fais aucun bruit, quoi qu’il arrive. »

Puis elle se tourna vers Thomas, qui tremblait de tous ses membres. « Thomas, va te cacher avec lui. Maintenant ! »

« Non ! » répondit le garçonnet avec une bravoure inattendue, ses petits poings serrés contre son corps. « Je veux entendre. Je veux qu’il me dise la vérité ! »

La porte d’entrée s’ouvrit à la volée.

Gabriel de Marval pénétra dans l’appartement. Grand, athlétique malgré la cinquantaine approchante, il portait un smoking sur mesure sous un pardessus de vigogne impeccablement taillé. Ses cheveux grisonnants étaient peignés en arrière avec une précision géométrique.

« Éléonore ? Pourquoi les lumières sont-elles éteintes ? Le chauffeur attend en bas en double file et… »

Il s’interrompit en voyant son épouse debout au milieu du séjour, pieds nus, sa robe de salon tachée de neige fondue et de boue séchée, les yeux injectés de sang. À côté d’elle se tenait Thomas, en chaussettes, sans son veston de cérémonie.

Le regard de Gabriel se durcit. « Qu’est-ce que cela signifie ? Tu as perdu la tête ? Dans quel état es-tu ? Regarde l’heure ! »

« Gabriel, dit Éléonore d’une voix d’un calme terrifiant, d’un calme surnaturel qui masquait un abîme de fureur. D’où vient Thomas ? »

L’homme politique fronça les sourcils, un rictus d’agacement crispant sa mâchoire carrée. « De quoi parles-tu encore ? Tu as recommencé à fouiller dans tes vieilles obsessions ? Tu as encore oublié de prendre tes antidépresseurs ? »